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Revue de l'Orient chr etien

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L'ORIIÎNT CHRÉTIEN

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DEUXIÈME ANNÉE

PARIS

AU BUREAU DES ŒUVRES D'ORIENT 20, Rue du Regard, 20

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Reprinted with the permission of Révérend Père GrafRn

JOHNSON REPRINT CORPORATION JOHNSON REPRINT COMPANY LIMITED

111 Fifth Avenue, New York, N.Y. 10003 Berkeley Square House, London, W.l

First repiinting, 1966. Jnlinson Hcpn'iil C^oriJoiad'oii Piinted in the United Stafcs of America

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NOTRE PROGRAMME

I

La société chrétienne, sans distinction de communion, est menacée des plus grands dangers. Le dernier siècle a préparé et, en partie, effectué l'œuvre néfaste. L'incré- dulité va toujours augmentant ses ravages. Une philo- sophie toute matérialiste enlève aux hommes jusqu'à l'idée de Dieu, jusqu'à la croyance de la vie future. Une fausse science y vient en aide, semant le mépris de toutes les religions et sapant les bases de la morale. Sous l'ac- tion de ces courants destructeurs, l'homme demeure livré aux passions défrénées et à l'appétit des jouissances. De là, une marche rapidement ascendante du socialisme, de l'anarchie, du nihilisme.

Pendant ce temps, l'islamisme fait des progrès effrayants en Afrique et en Asie.

II

Seule, la religion chrétienne, en s'appuyant sur une vraie science et en s'inspirant de la charité, peut opposer une digue au torrent; mais rien n'est plus propre à en-

ORIENT CHRÉTIEN. 1

2 REVUE DE L ORIENT CHRETIEN.

traver son action que la division qui règne entre nos Églises. Nous en sommes en partie paralysés, tandis que le christianisme verrait décupler ses forces si toutes les Églises qui adorent le même Dieu et qui croient à la même Rédemption, unissaient leurs efforts pour com- battre l'action de plus en plus puissante et concentrée de l'incrédulité et de l'erreur.

C'est ce qu'exprimait, il y a près d'un demi-siècle, l'appel qui fut alors adressé à toutes les Églises chrétiennes sous l'inspiration de Pie IX (1) : « Devant la majesté des « Églises d'Orient et d'Occident réunies de nouveau, le « protestantisme perdrait de sa force, Tislami'sme rece- « vrait un échec immense et le monde tout entier ne « tarderait pas à s'agenouiller devant le Seigneur et son « Christ. i>

III

L'objet que nous visons en inaugurant aujourd'hui un supplément trimestriel à la Revue de l'Orient chrétien, est de demander à tous les hommes de bonne volonté de travailler avec nous, sur ce terrain, à l'union de toutes les forces chrétiennes.

Par cette publication nous ne tendons pas à susciter des polémiques : nous ouvrons le champ à des expli- cations sincères et raisonnées, par une série d'études étendues et spéciales en faisant appel à l'histoire, à la tradition, au droit canonique, à la théologie, à l'exé- gèse, etc.

(1) Cet appel est signé par le feu duc de Cadore, deuxième du nom, alors pré- sident de la Société Orientale. Voir les Annales de la Société Orientale pour l'union de tous les Chrétiens d'Orient, juillet 1853.

NOTRE PROGRAMME. 6

Un tel travail commun, entrepris et poursuivi de part et d'autre dans cet esprit, sera propre à faire oublier les malentendus, à abaisser et finalement à détruire les bar- rières qui entravent Faction de la chrétienté. Or, cette action, nous le répétons, . peut seule sauver les hommes dans ce monde comme dans l'autre.

Ce n'est pas, du reste, la première fois que les chrétiens d'Occident s'adressent aux Orientaux à l'effet de défendre en commun leurs croyances communes. En 1672, le roi Louis XIV ordonnait à Nointel, son ambassadeur en Turquie, de vérifier, par une enquête personnelle, l'iden- tité de la croyance des catholiques, sur le mystère de TEucharistie, avec la croyance des Grecs- orthodoxes et de toutes les autres communions orientales depuis la Russie jusqu'à l'Abyssinie (1).

IV

Nous demandons à nos frères d'Orient de nous écouter avec un esprit sincère et libre de préventions, comme nous l'y apportons nous-mêmes, ayant vécu pour la plupart au milieu d'eux. Les contradictions qu'ils peuvent nous opposer, loin de nous irriter, nous montreront qu'ils aspirent au même but; qu'ils veulent, comme nous, que tous les chrétiens, quel que soit le rite, quelle que soit la langue, marchent au bon combat avec le même cœur, avec les mêmes armes et la main dans la main.

Nous nous ferons un devoir de reproduire les objections

(1) Voir lo récit de Nointel clans la Revue de l'Orient chrétien (livraisons des !■■• et 15 avril 1895).

4 REVUE DE L ORIENT CHRETIEN.

qui nous seraient présentées, en même temps que nous chercherons les moyens de substituer à ces dissentiments un accord libre et raisonné sur le terrain qui nous est commun : la foi en Jésus-Christ et la charité envers les hommes.

Février 1896.

La Rédaction.

BULGARIE CHRÉTIENNE

PREMIERE PARTIE ÉGLISES BULGARES

LE vicariat.de thessalonique.

Les limites de la contrée désignée à diverses époques sous ce nom dTllyrie ont beaucoup varié (1).

En 379, au moment que Théodose fut associé à Tempire par Gratien, ITllyrie était divisée en deux parties. LTUyrie occiden- tale avait pour capitale Syrmium, sise entre le Danube et la Save. L'Illyrie orientale, qui comprenait alors toute la Grèce et la Macédonie, avait pour capitale Thessalonique.

Le pape saint Damase venait d'instituer dans cette ville un vicariat apostolique pour toute ITllyrie orientale (2).

Cette fonction fut d'abord confiée à saint Aschole : c'est lui qui baptisa Théodose. Le vicariat de Thessalonique continua à subsister après la mort de saint Aschole, et à exercer sa juri-

(1) Farlati, Illyricum saci^m, t. l'^ Du Cange, lUyricum vêtus ac novum. Traité préliminaire, ch. i et m.

(2) Sur les vicariats apostoliques en général et, en particulier^ sur celui de Thes- salonique, voir Audisio, Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiasti- que, titres VIII et IX, traduction de Labis; Paris, Lethielleux, 1865.

6 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

diction, au nom du Saint-Siège de Rome , entre autres pays, sur celui qu'on appelle aujourd'hui la Bulgarie (1).

Nous rencontrerons plus loin un conflit entre Rome et Cons- tantinople sur la juridiction en Bulgarie. Il importe donc de préciser davantage quels furent à partir du quatrième siècle, les rapports entre Rome et Thessalonique antérieurement au conflit. Nous ne pouvons le faire mieux qu'en reproduisant le passage relatif d'un auteur étranger à ces débats, l'Anglais Neales :

« n est certain que l'Illyrie orientale fut, depuis les premier?} temps, soumise ecclésiastiquement à Rome. De cela, nous avons une preuve claire dans la célèbre épître de saint Clément aux Corinthiens, dans la soumission des eusébiens Ursacius et Valens au pape saint Jules (341-352). Socrate affirme clairement que l'Illyrie orientale était une partie de l'Occident. Thessalo- nique, depuis les temps apostoliques, était la capitale ecclésias- tique de ce diocèse; et les pontifes romains, qui étaient naturel- lement désireux de retenir une étendue si importante de contrée, qui embrassait la totalité de l'ancienne Grèce, furent dans l'ha- bitude de désigner {appointing) les évêques de Thessalonique comme leurs propres vicaires. Il est dit que saint Damase (366- 384) a fait ainsi. Saint Siricius (384-398), son successeur, le fit certainement et il en a été de même avec saint Anastase I" (399- 402) et avec saint Innocent I" (402-417). Lors de l'accession de Boniface (418-423) à la chaire de saint Pierre, il suivit les traces de ses prédécesseurs; mais il ne se passa pas longtemps avant qu'une opposition surgît en Grèce contre sa prérogative...

« Sous les papes saint Célestin (423-432) et saint Sixte (432- 440), l'ancien arrangement continua. Une lettre amicale adressée par ce dernier sur ce sujet à saint Proclus, de Constantinople, existe toujours. Saint Léon le Grand (440-461) confirma et am- plifia les privilèges du siège de Thessalonique, lequel eut le droit de convoquer des synodes, d'ordonner des métropolitains et de donner son veto à la consécration d'un prélat ordinaire. En fait, il eut la pleine autorité patriarcale, avec la seule différence que son pouvoir était simplement vicarial. {An history of the eastern Chiirch, Introduction, p. 47.)

Aux personnes qui voudront approfondir les questions encore

(1) Loquien, Oriens ChristianuSj t. II, p. 7 et 8. Assemani, Kalendaria Eccle- siœ universœ, t. II, 206.

BULGARIE CHRETIENNE. 7

discutées de nos jours, relatives à la juridiction du Saint-Siège de Rome dans ces contrées, nous indiquerons une dissertation magistrale de l'abbé Duchesne insérée dans le volume intitulé : Églises séparées (1).

(1) In-I2 de 353 pages Paris; librairie Thorin, 1896.

II

DKMEMBRE.MENT DU VICARIAT UE THESSALONIQUE.

Longtemps avant l'invasion des Bulgares, il s'était passé dans le vicariat de Thessalonique un fait qui doit être mentionné ici.

L'empereur Justinien était dans le voisinage ou sur l'em- placement même de l'ancienne Lychnide, l'actuelle Uskioub ou Ochrida; les historiens ne sont pas d'accord sur ce point. Ce qui est certain, c'est que Justinien voulut donner un éclat particulier au lieu de sa naissance. Sous le prétexte que les peu- ples de la Pannonie étaient trop éloignés de la ville de Thes- salonique, il demanda aux papes Agapet et Sylvère l'autorisa- tion d'établir un autre vicariat apostolique à la Justiniana Prima, en remplacement de l'ancien évèché de Lychnide. Le pape Vigile y consentit en 541 (1).

Voici ce que Ton trouve à ce sujet dans la Novelle CXXXI. Nous traduisons ici quelques chapitres de cette constitution, car, indépendamment de ce qui concerne la Justiniana Prima, ces passages exposent clairement quels étaient au sixième siècle les rapports de Constantinople avec Rome.

Le chapitre premier est relatif à la reconnaissance des quatre premiers conciles (2).

« CiiAi». II. Aussi nous sanctionnons, selon les définitions « de ces conciles, que le Très-Saint Paj^e de rancienne Rome « est le premier de tous les ecclésiastiques, et que le bienheureux

(1) Iltyrkuin mcruin, t. VIII, ]>. 158 à IGG. NovoUc XI. Loquion, Oriens ChrixIianuK, t. II, j). 18.

("2) Nous nous associons aux ivniai-ques de Doni l'iti'a contre l'incongruité de la sanction donni'(> pai- rEnipereui- aux choses spirituelles, cli. x, t. XI, Dca Cfoxuiis cl des tollrclioits canoniques Je VÉylise ijreci/uc; l'aris, Durand, 18ûS.

I5ULGARIE CHRÉTIENNK. 9

« archevL'que de Constantiiiople, la nouuelle Rome, a la « deuxième place, après le Saint-Siège Apostolique de Rome, « mais il est placé avant tous les autres sièges » (c'est-à-dire avant ceux d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem). « CiiAi». III. De même, le bienheureux archevêque de la « Justiniana Prima, notre patrie, aura sous sa juridiction les « évêques des provinces des deux Dacies, de la Prévalitane, de « la Dardanie, de la Mœsie supérieure et de la Pannonie. Ces « évêques seront ordonnés par lui, mais lui-même sera ordonné « par son synode {proprio concilio), et, dans les provinces qui « lui sont soumises, il tiendra la place de vicaire du Siège « Apostolique, selon ce qui a été défini par le pape Vigile. »

Cette création de la papauté et de l'empire, que le continua- teur de Farlati appelle exarchat avec assez de raison (1), ne fut pas éphémère. Ainsi l'on sait que le pape saint Grégoire le Grand transmit le palliumà un évêque de la Justiniana Prima, le confirma dans les fonctions de vicaire apostolique, en reçut les présents appelés xenia, et lui imposa même des peines ca- noniques (2). Ces détails indiquent quel fut le caractère primitif de la fondation de Justinien, dont on a souvent exagéré ou atténué la portée. On verra ce que cette fondation devint par la suite, lorsque Ochrida fut élevée, du temps des Bulgares, sur le siège de Lychnide, dans la Justiniana Prima (3).

(1) Les vicaires avaient les luèiues pouvoirs (|ii(> les exarques, mais avec cette différence que ces pouvoirs expiraient à la nioi't de chaque Pajx*, comme ceux des agents diplomatiques, tandis que les pouvoirs des exarques n'avaient pas besoin d'être renouvelés à l'avènement d'un nouveau Pai)e. (flisloirc de Pkvllus, Intr.)

{;!) lllijrkuiii sacrum, t. VIII, p. IG(J à 17"J.

(o) >' Xam Lyclinidcnses antistites, et dignitate et loco maxime aucti, dieti sunt archiepiscopi Justiniana* Prima% et liis, cversa a Bulgaris eorum metropoli, Achridani successere, etc. » JUi/ricuin sacrum, t. VIII, p. 158. LavalN'e, 6V'o- (/raphic /j/ijjsii/ue, /lislorii/uc cl mi((l/il.rc,p. olH; Paris, ISOO. Oriens Chrislianux. t. II, p. -JS-.'.

III

FONDATION ET CONVERSION DU PREMIER EMPIRE BULGARE.

Au commencement du septième siècle de notre ère, les Bul- gares occupaient les bords de la mer Caspienne, dans le voisi- nage du Volga. Ils payaient un tribut aux Avares; mais comme ils étaient de la même race, ils aspirèrent à être traités à l'égal de leurs vainqueurs : ne l'ayant pas obtenu, ils se révoltèrent. Alors l'empereur Héraclius s'allia avec leur roi nommé Kou- vrat (1).

Cependant les Bulgares s'étaient mis en mouvement. Ils oc- cupèrent d'abord la Bessarabie et la Moldavie. Le fils de Kou- vrat vint enfin s'établir entre les Balkans et le bas Danube, dans la partie de l'ancienne Mœsie, .appelée aujourd'hui Bul- garie. Ce pays était alors occupé par sept tribus slaves, dans lesquelles les Bulgares ne tardèrent pas longtemps à se fondre et dont il adoptèrent la langue.

En arrivant dans la Mœsie, les nouveaux occupants trouvè- rent un pays déjà converti au christianisme et il y avait plusieurs évêchés. Ils détruisirent et ravagèrent toutes les églises; ils s'attachèrent surtout à rompre le lien religieux avec Byzance, car ils considéraient tout prêtre chrétien comme un agent politique des Grecs.

Les Bulgares étaient en guerre continuelle avec l'Empire (2). A la suite d'une de leurs excursions, la sœur de Bogoris, alors roi des Bulgares, avait été faite prisonnière : elle fut conduite à Constantinople, traitée avec beaucoup de distinction et con-

(1) Amédée Thierry. Histoire d' Attila et de ses successeurs, t. II. Assemani, t. I, partie, ch. xi; t. II, partie, ch. ii, p. 286 et suiv. 298 et suiv.

(2) Assemani, t. II, p. 371.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 11

vertie au christianisme. Cependant le roi barbare avait en même temps à sa cour un moine grec prisonnier, nommé Tiiéodose Kuphara, qui avait gagné sa confiance et Tavait souvent entre- tenu des vérités de notre religion. II fut échangé contre la princesse, qui continua auprès de son frère la prédication que le moine avait commencée (I).

Lorsque saint Cyrille et saint Méthode se rendirent en Moravie, ils traversèrent les États de Bogoris et y auraient même sé- journé. La légende attribue tantôt à l'un, tantôt à l'autre des deux frères une part considérable dans la conversion de la Bul- garie. Le fait n'a pas encore été éclairci (2).

Le patriarche saint Ignace avait déjà été supplanté par Pho- tius, lorsqu'une famine ayant éclaté en Bulgarie, Bogoris or- donna que, dans tous ses États, des prières fussent adressées au Dieu des chrétiens. Le roi résolut quelque temps après de se convertir (3). D'après certaines traditions, il y aurait été déterminé par la contemplation d'un tableau du Jugement dernier qui aurait été peint par saint Méthode (4). Ce qui est certain, c'est que Bogoris se fit baptiser sous le nom de Michel en 864, les uns disent par un évêque envoyé de Constantino- pie (5), les autres, par saint Méthode lui-même. La cérémonie eut lieu de nuit, mais quand le peuple en fut instruit, il s'in- surgea. Le roi sut imposer par son courage, et la nation ne tarda pas à suivre son exemple (6).

Les rapports que les Bulgares entretinrent ainsi avec Cons- tantinople ne les plaçaient pas en dehors de la communion avec

(1) Histoire de PhoHus, p. 129 et suiv. La Bulgarie, par P. Vretos, p. 41. Assemani, t. Il, p. 372 et 373; t. III, p. 23 et 29. Du Cange, lUyricum vêtus ac novum. Familiœ, etc., ch. vu.

(2) Cyrille et Méthode, par Louis Léger, ch. iv.

(3) Assemani, t. II, p. 374.

(4) Assemani, t. III, p. 24 et suiv. On trouvera, dans le Manuel d' Iconographie grecque et latine de Didron , p. 268 , un exposé de la manière dont ce sujet est traité par l'art bj'zantin. Ce n'est peut-être pas aussi majestueux que certains tableaux du Jugement dernier de l'école italienne, et notamment que ceux de Fra Angelico da Fiesole, les plus beaux de tous; mais la disposition du sujet grec et réellement saisissante et a pu produire un effet de terreur sur le roi bul- gare. On a représenté saint Méthode tenant à la main un tableau du Jugement dernier. Il existe une tradition analogue dans la vie de saint Vladimir, et il ne serait pas impossible que les deux récits se rapportassent à un même fait.

(5) Assemani, t. III, p. 24.

(G) Assemani, t. II, p. 168 et suiv.; tome III, p. 45 et suiv.

12 IIKVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Rome. Photius occupait bien alors le patriarcat, mais la rupture des Grecs avec le Saint-Siège n'était pas consommée : elle som- meillait, suivant l'expression de Benoit XIV (1).

(1) Dans le bref sur les rites orientaux, qui commence par ces mots : Allâtes sunt ad conçfregationem.

IV

CONFLIT SUR LA JURIDICTION EN BULGARIE.

Les Bulgares n'avaient pas tardé, on ne sait pas au juste pour quel motif, à se fatiguer des missionnaires grecs. Au mois d'août 866, ils envoyèrent une ambassade au pape Nicolas P' avec des présents, pour consulter Sa Sainteté sur divers articles et lui demander s'il ne leur serait pas permis de créer un pa- triarcat indépendant (1).

La chrétienté d'Occident s'intéressa alors vivement à la con- version des Bulgares dont cette ambasssade apportait probable- ment la première nouvelle. Ainsi Charles le Chauve établit une dîme sur le clergé de France pour venir en aide à l'Église nais- sante de la Bulgarie (2).

Quant au pape Nicolas I"', il en ressentit une grande joie; il retint quelque temps auprès de lui les délégués bulgares qu'il traita honorablement (3), et s'empressa d'envoyer dans leur pays des missionnaires latins qui remplacèrent les missionnaires grecs. On différa malheureusement de constituer une hiérarchie indépendante comme les Bulgares le demandaient. Nicolas P' leur avait écrit qu'il ne pouvait pas encore leur répondre défi- nitivement à ce sujet, mais qu'ils auraient au moins un arche- vêque. Ce ne fut pas fait.

La rentrée de la Bulgarie sous la juridiction du siège de Rome, le renvoi des missionnaires grecs, le dédain que l'on montra pour le chrême qu'il avait consacré, poussèrent jusqu'aux der-

(1) Assemani, t. II, I" partie, cli. v. Illyricum saci^m, p. 182, et l'Appendice (lu t. VIII.

(2) Assemani, t. II, p. 1G9, Ab episcopis regni sut non pan^am summain accipiens.

(3) Anastase le Bibliothécaire, dans la Vie de Nicolas I", cité par Assemani, t. II, p. 171.

14 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

nières limites Texaspération de(Photius (1). Dès lors, la question de la juridiction sur la Bulgarie devint l'un des éléments de discorde les plus irritants entre Rome et Constantinople, et ce fut peut-être la cause qui contribua le plus à amener cette séparation qui a été et qui est si funeste aux deux Églises.

On était au plus fort de cette querelle. A l'instigation de Pho- tius, les empereurs de Constantinople, Michel et Basile, écrivi- rent à Michel Bogoris une lettre pleine d'accusations contre l'Église romaine. Le roi des Bulgares s'empressa d'envoyer cette lettre à Nicolas I", qui crut devoir recourir dans cette cir- constance aux lumières des prélats les plus éclairés de l'Occident. Il écrivit, le 23 octobre 867, au célèbre Hincmar, archevêque de Reims, pour lui demander son avis sur les griefs du patriarche grec, et notamment sur la question de juridiction de la Bulga- rie (2). « Quand vous aurez lu cette lettre, lui disait-il en termi- « nant, envoyez-la promptement aux autres archevêques du « royaume de Charles, afin que chacun, dans sa province, exa- « mine ces questions avec ses sulïragants et vous écrive leur « avis que vous aurez soin de nous envoyer (3). » Le Pape écri- vit en même temps à Charles le Chauve pour qu'il permît aux évêques de son royaume de s'assembler à ce sujet. Telle était la considération dont jouissait déjà l'Église de France dans toute la chrétienté.

Hincmar lut la lettre de Nicolas I" au roi de France, en pré- sence de plusieurs évêques, dans une résidence royale du dio- cèse de Laon, et il y fut résolu que l'on demanderait l'avis des évêques et des docteurs les plus renommés. On a conservé les réponses d'Énée, évêque de Paris, et de Ratram, moine de Cor- bie (4). Les traités de ces docteurs sont fort explicites pour donner raison au Pape, aussi bien sur les questions de dogme et de disci- pline qu'en ce qui concerne la juridiction sur la Bulgarie. Ainsi, au neuvième siècle, la France avait été vivement préoccupée du conflit qui était alors la Question d'Orient, et elle venait en aide à la papauté non seulement par des dons pécuniaires, mais par le concours plus précieux des lumières de ses docteurs. Les éve- il) Histoire de Photius, p. 144 et suiv.

(2) Assemani, t. II, p. 175.

(3) Fleury, liv LI, ch. vi.

(4) Rohrbacher, t. XII, p. 255.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 15

ques de la Germanie avaient été aussi consultés et s'étaient réunis en concile à Worms; mais ils furent dispensés d'envoyer leurs i*éponses parce que, dans l'intervalle, Photius avait été ren- versé du siège de Constantinople sur lequel Ignace était re- monté (1).

Cette restauration et le concile qui fut tenu à cette occasion à Constantinople donnèrent pleine satisfaction au Pape sur tout ce qui concernait le dogme et la discipline'; mais ils laissèrent subsister la question irritante de la juridiction sur la Bulgarie, qui était véritablement la pierre d'achoppement pour une union durable.

On a vu que la cour de Rome n'avait pas constitué définitive- ment l'Église bulgare. Fatigué de ce retard, et sachant que les légats du Pape présidaient un concile à Constantinople, Michel Bogoris y envoya des ambassadeurs qui demandèrent à quelle Église la Bulgarie appartenait définitivement (2).

Le concile était terminé depuis trois jours. Les actes avaient été signés et déposés à Sainte-Sophie, lorsque l'empereur Basile appela dans une conférence particulière les légats du Pape, le patriarche de Constantinople Ignace, avec les délégués des pa- iriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Les ambas- sadeurs bulgares furent entendus : ils déclarèrent que leur pays était administré par un clergé grec, au moment de l'invasion, et avait été conquis sur l'empire byzantin. Les légats du Pape répondirent que la diversité des langues ne confond pas l'ordre de l'Église; qu'il s'agissait, non de la division des empires, mais du droit des sièges; que les Papes avaient incontestablement gouverné ce pays, et que les Bulgares, en se soumettant volon- tairement à l'Église de Rome, avaient fait rentrer le Saint-Siège romain dans la possession en fait de ses anciens droits impres- criptibles. Enfin ils récusaient absolument l'autorité de la con- férence pour trancher une question qu'ils n'avaient pas eux- mêmes été chargés de résoudre et qu'ils réservaient à l'examen du Saint-Siège. Ils déclarèrent même d'avance la sentence nulle. L'empereur et les prélats orientaux n'en remirent pas moins aux Bulgares une déclaration portant, en langue grec-

(1) Histoire de Phodus, p. 165. Rohrbacher, t. XII.

(2) Asseniani, t. II, !■■' partie, ch. iv, p. 32, et ch. v, p. 36. Rohrbacher, t. XII.

16 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

que, qu'ils relevaient du patriarcat de Constantinople (1). Ils leur persuadèrent aussi de renvoyer les prêtres latins. La Bul- garie reçut alors un évêque grec (2) consacré par le patriarche de Constantinople Ignace, qui y envoya aussi une grande quan- tité de moines grecs (3).

Les témoignages des historiens sur les causes de ce change- ment des Bulgares sont formels. « Le Pape, dit Du Gange, re- fusant de constituer un patriarche en Bulgarie et retardant de jour en jour d'y envoyer un archevêque qui en remplit les fonc- tions, les Bulgares embrassèrent l'Église grecque (4) ».

Mais, pour revenir à un ordre d'idées déjà indiqué, cette mu- tation ne séparait pas encore la Bulgarie de la communion ca- tholique.-Le siège de Constantinople était alors occupé par Ignace, que les deux Églises honorent comme un saint, qui reconnaissait la suprématie de Rome, et qu'un concile, présidé par les légats du Pape venait de rétablir. Photius remonta, il est vrai, sur le trône patriarcal; mais il y eut pour successeurs Etienne et Antoine, qui furent en communion avec le Pape, « Ecclesiœ romance conjunctissimi (5). » Il ny eut donc alors qu'un changement de juridiction patriarcale et peut-être de rite.

Et, en effet, le patriarche de Constantinople, qui s'était mon- tré très ardent contre la prétention romaine, avait été restauré par l'influence du pape et fut toute sa vie en communion avec l'Église catholique, nonobstant ce différend sur la juridiction.

(1) Asscmani, loc. cit. Floury, liv. LI, ch. xi.yhi.

(2) Noiiiuic Gabriel, Tliéoi)liylactoou Agathon. Il va une longue disscn-tation àccsujet dans Assemani, t. III. l'''^ partie, ch. ni.

(3) Assemani, t. II, p. i^)i. Dans le même volume, à la p. -M'i, on ti-ouvera les reproches du i)ape Jean VIII au patriarche Ignace.

(4) Illi/ricum velus ac nocum. FamUiœ, etc., ch. vu. Neale, loco cilalu, p. S71. (b) Illyrkiuji sacrum, t. VIII, p. 194.

LE PATRIARCAT D OCIIRIDA.

L'empire bulgare s'était beaucoup étendu du côté de l'Occi- dent. Il touchait à la mer Noire et à l'Adriatique (1). Michel Bogoris et son fils Siméon résidèrent habituellement dans la ville d'Ochrida. L'un de leurs successeurs, Samuel, y plaça offi- ciellement sa capitale. Si l'on rapproche cette circonstance de ce qui a été dit plus haut, à savoir que Justinien avait établi dans sa contrée natale la résidence d'un vicariat apostolique, démembré de celui de Thessalonique; si Ton se reporte en même temps aux considérations de l'ordre temporel qui ont amené l'érection du patriarcat de Constantinople, on comprendra faci- lement que la ville d'Ochrida ait aspiré au même honneur et qu'elle y soit arrivée sous le règne du fils de Michel Bogoris, Siméon, qui monta sur le trône en 892.

Supportant avec peine que son pays fût dominé par les évê- ques grecs, et ayant rompu avec Léon le Philosophe, empereur de Constantinople, qui avait excité contre les Bulgares certaines peuplades infidèles, turques et autres, Siméon demanda au Pape de lui' reconnaître la dignité royale et d'accorder la dignité pri- matiale ou patriarcale à l'archevêque d'Ochrida. Nicolas, pa- triarche à Constantinople, reconnaît l'autorité du Pape sur la Bulgarie dans une lettre adressée à Siméon en 920 (2).

Le Pape avait consenti à couronner Siméon et à instituer une hiérarchie indépendante à Ochrida. Parmi les droits qui furent accordés à ce siège, se trouve celui de sacrer les rois.

(1) Illi/ricum sacrum, t. VllI, p. \H'>.

(■»') Du C;iii.i,'o, Jlh/ricum relun (ic novum. Fainiliœ, otc. cli. vu. Illj/rkitm sa- rruiii, t. VIII, p. lill. Terre sainte, 15 août 1894, p. i4b.

OUIENT CIIULTILN. 2

18 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

qui a été revendiqué et exercé par la suite, comme nous en cite- rons un exemple. Ce fut l'origine de la première Église bulgare autonome et autocéphale. Pierre et Samyel, successeurs de Si- méon, furent aussi couronnés par les Papes, et ces rapports durèrent aussi longtemps que le premier empire bulgare (1).

Cependant les Bulgares eurent occasion de se rapprocher politiquement des Grecs, et leur situation religieuse s'en res- rentit. Les Bulgares semblaient mériter, dans les premiers siècles de leur histoire, le reproche de légèreté que leur adresse Constantin Porphyrogénète (2). Je dirais plutôt que c'est l'effet de la prédominence de la politique sur la religion, comme les événement subséquents le démontrent jusqu'à nos jours.

En 932, Pierre, roi des Bulgares, et l'un de ceux qui furent couronnés et reconnus par le Pape, fit la paix avec l'empereur grec Romain Lacapène, et épousa sa petite-fille. A cette occa- sion, « par ordre de l'empereur et par un décret du sénat, Da- mien, archevêque d'Ochrida, fut reconnu {dictus) patriarche des Bulgares, et' pour qu'on ne pût pas penser que les Grecs voulussent de nouveau soumettre la Bulgarie à l'Église de Constantinople, il fut décidé que les patriarches bulgares se- raient indépendants {sui juris) et autocéphales (3), » mais en 967, Pierre revintavec le patriarche d'Ochrida, sous l'obéissance de Rome (4). Le continuateur de Farlati n'affirme pas ce retour, mais il fait remarquer qu'à cette époque, la séparation n'était pas consommée entre Rome et Constantinople : jusqu'à Michel Cérulaire, plusieurs patriarches de Constantinople, notamment Eustache et Alexis, furent en communion avec Rome (5). Quant aux successeurs de Damien, le même judicieux auteur dit que celui-là seul qui connaît toutes choses, c'est-à-dire Dieu, sait s'ils furent avec les Grecs ou avec les Romains.

Il faut noter ici une circonstance d'un grand intérêt. Pendant les règnes de Michel Bogoris et de son fils, les prêtres slaves de la grande Moravie, disciples de saint Méthode, fuyaient les

(1) Assemani, t. III, p. 154 et 155; t. V, p. 171, 173 et 174. Les renseignements sur le .premier patriarcat bulgare sont précis et unanimes, mais les détails man- quent.

(i) Assemani, t. II, p. 204.

(3) Illyricum sacrum, t. VIII, p. 19o. Oriens christianus, II, 291.

(4) Assemani, t. V, p. 173, et t. III, p. 140, 155 et 150.

(5) Illyricum sao^m, t. YIII, p. 197 à 199.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 19

persécutions poursuivies avec brutalité parle clergé allemand, malheureusement infidèle à la tradition de Jean VIII (1). Ce clergé slave vint en partie se réfugier à Ochrida, sous la pro- tection des princes bulgares déjà slavisés.

La liturgie grecque, traduite en langue slavonne, se répan- dit en Bulgarie. L'alphabet grec fut, à cet effet, augmenté des lettres nécessaires pour rendre les sons slaves. C'est l'origine de l'alphabet appelé tort ou à raison) cyrillique ou démentin, du nom d'un évoque d'Ochrida probablement venu de Moravie après la persécution (2).

Cependant les luttes n'avaient pas discontinué entre les Grecs et les Bulgares. En 1019, le premier empire bulgare, déjà dé- membré par les victoires de Zimiscès, fut complètement détruit par l'empereur de Constantinople, Basile, surnommé le Bulga- -roctone (3) ou tueur de Bulgares, qui respecta, dit-on, après sa victoire les mœurs des vaincus et leur langue nationale.

Le patriarcat d'Ochrida continua à exercer sa juridiction sur les provinces reconquises par les Byzantins (4), mais les rap- ports avec Rome durent cesser sous la domination grecque, tan- dis qu'ils devenaient plus directs avec Constantinople, qui pa- raît avoir exercé alors une influence sur la nomination des pontifes d'Ochrida, dont plusieurs publièrent des écrits contre les latins (5).

Nous reprendrons plus loin la suite de l'histoire du siège d'O- chrida. Seulement, pour ne pas revenir à plusieurs reprises sur ce sujet, et anticipant un peu sur les événements, on doit men- tionner ce qui est arrivé en 1222. Théodore-Ange Commène se

(1) Sur la conduite des Allemands envers les Slaves, consultez Krasinski, Sketch of Ihe religions hislory of the Slavonic nations; Edimbourg, 1851. Cyprien Ro- bert, le Monde slave; Paris, 1852. Maciejowski, Essai historique sur l'Église chré- tienne des deux rites chez les Slaves; Berlin, 1846. Mickiewicz, Cours de littérature slave professé au Collège de France; Paris, 1849, passim.

{i) Saint Cyrille et saint Méthode, première lutte des Allemands contre les Slaves, par A. d'Avril in-12; Paris, Leroux.

(3) Assemani, t. III, 2* partie, chap. vu.

(4) Assemani, t. V, p. 174. Mano, l'Orient rendu à lui-même : « Les archiveis patriarcales de Constantinople conservent l'acte par lequel l'empereur Basile énu- mère les évéques qui devront désormais relever de l'archiépiscope d'Ochrida. (P. 171.)

(5) Oriens Christianus, t. II, p. 292 et suiv. : « Léo, qui primus ex Byzantina ecclesia assumptus fuit. » Il vivait sous Constantin Monomaque.

20 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

fit sacrer par l'archevêque d'Ochrida, lequel, d'après le témoi- gnage de Lequien (1), se disait être indépendant (suijuris), n'ê- tre tenu de rendre compte à personne de ses actes, et avoir le pouvoir de sacrer des rois en tout lieu, en tout temps, et de con- j férer cette dignité à qui il voudrait (2), ce qui établit bien la' persistance du siège d'Ochrida dans ses prétentions après la con- quête grecque, même après la conquête turque, comme l'affirme M. Crusius : « Archiepiscopi extraordinarii très à me reperiun- tur : Primus b ttex-ou (Ipek) xa\ TcâoT)? Sspei'aç. Secundus 6 'A-/pi3a)v (Ochrida) T:pwTY)ç louattviavî)? %a\ TCaay;; hoXyocpiyq. Tertius 6 lêYjpi'a; (Georgianae) Turco-Gnœcia » (p. 194-199-436).

Dans le chapitre des Salutations, « Codinus {De officiis...) re- late quomodo Constantinopolitanus patriarcha nunc scribat ». , Voici le protocole de Sa Béatitude à l'égard du pontife d'Ochrida : Beatissime archiepiscope primœ Justinianœ Achridumet to- tius Bulgariœ in Sancto Spiritu, dilecte frater nçstrœ niedio- critatis. (Paris, imprimerie Royale, p. 419.) Ce protocole étaiti publié quatre-vingts ans avant la suppression définitive du titre patriarcal d'Ochrida, en 1767.

Je ferai aussi remarquer une fois pour toutes que la qualifica- tion d'archevêque^ appliquée quelquefois aux pontifes d'Ochrida et de Ternovo, dans les documents que nous citons, n'implique nullement que le prélat ainsi dénommé n'exerce pas les fonc- tions priraatiales ou patriarcales. Ainsi dans la Novelle CXXXI, trois siècles après le concile de Chalcédoine, nous' avons vu Justinien appeler simplement archevêque le pontife de Constan- tinople, tout en affirmant qu'il a le premier rang dans l'Église, après le Pape. C'est ainsi que le Pape lui-même est souvent ap- pelé Vévêque de Rome. Les anciens auteurs français, notamment le trouvère de la Chanson de Roland et Villehardouin, l'appel- lent simplement Yapôtre de Rome. Le patriarche d'Antioche a été aussi désigné sous le nom d'Exarque du diocèse d'O- rient (3).

Le nom de patriarche (4) avait même été donné primitive-

(1) Lequien, 0. C, t. II p. 295.

(2) Assemani, t. V, p. 166 et 174.

(3) « Antiochenus patriarcha Donimus dicitur £?apxo; Stoixiidea); àvaTo).txri; in con- cilie Antiocheno relata actione 14, Synodi Calchedonensis. » {De primatu Lugdu- nensi et cœteris primatibus disserlatio Pétri de Marça, Paris, 1644, p. 37.

(4) Grégoire, Traité de la juridiction canonique, etc., p. 148.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 21

ment à tous les évêques, et il a à peu près la même signification, que celui déprimât, comme nous le verrons plus bas (1), d'après une distinction, qui a été formulée par Hincmar; il y avait trois genres de primats, dont les attributions correspondent à celles des métropolitains, des exarques et des patriarches (2).

(1) Voir aussi P. de Marca, loco citato, p. '33. « In majoribus civitatibus, inquit Anacletus, patriarchas vel primates, qui unam formam tenent licet diversa sint nomina, leges divinae et ecclesiasticce poni H esse jusserunt.

(2) P. de Marca, loc. cit. p. 70 et suiv.

VI

LE SECOND EMPIRE BULGARE ET LE PATRIARCAT DE TERNOVO.

Il ne s'écoula pas deux siècles avant que la Bulgarie ne fût ap- pelée à de nouvelles destinées par suite d'une heureuse union avec la Valachie.

En II86, deux frères, Pierre et Assan, rétablirent, aux dépens des Grecs, l'empire vlacho-bulgare, dont la capitale fut à Ternovo, ville située entre les Balkans et le Danube. Le successeur de Pierre et d'Assan fut leur troisième frère, nommé Joannice ou Calojohannès (1). Les Grecs l'ont surnommé I!7J>.oio)xvv/);. La chronique de Villehardouin l'appelle : « Johan, Johans, Johan- nis ou Joannisse, li rois de Blakie et de Bougrie. »

Dès l'an 1197, Joannice avait écrit ou envoyé à Rome en an- nonçant l'intention de se soumettre au Pape, et en demandant à Sa Sainteté de lui donner la couronne royale. Trois démarches successives restèrent sans résultat. Mais Innocent III, étant monté sur le trône pontifical, résolut, en 1199, d'envoyer en Bulgarie Dominique, archiprêtre grec de Brindes, qui con- naissait aussi bien le grec que le latin (2). On a conservé la ré- ponse que le roi bulgare fit au Pape en 1202 (3) :

« Moi, Calojohannès, empereur des Bulgares et des Valaques, a je vous souhaite joie et salut... Nos frères (Assan et Pierre) « avaient voulu depuis longtemps envoyer auprès de Votre « Sainteté, mais ils n'ont pas pu le faire à cause de nombreuses « contrariétés que nous avons eues. Nous-même, quoique nous « ayons envoyé à Rome une première, une deuxième et une

(1) Assemani, t. V, V partie, ch. iv. lUyricum sacrum, t. VIII, p. 210.

(2) Assemani, Kalendaria, t. Y, pars I, ch. iv. Fleiny, liv. LXXV, ch. i.iii.

(3) Cette lettre se trouve dans Assemani, t. V, p. 125 et suiv.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 23

« troisième fois, nous n'avions pas pu jusqu'à présent obtenir « ce que nous désirions ; mais voyant que Votre Sainteté a dai- « gné envoyer quelqu'un dans notre empire, nous aussi, ainsi « qu'il convient à un fils chéri, nous envoyons à Votre Miséri- « corde, comme à un père aimant et désiré, notre fidèle prêtre « Biaise, évêque élu de Brandizubère, qui retournera avec votre « fidèle envoyé, l'archiprêtre de Brindes. Tous deux vous rap- « porteront de notre part nos remercîments, notre amitié et no- « tre soumission (servitium), comme au père spirituel et au

« souverain pontife Nous demandons surtout à l'Église ro-

« maine, notre mère, la couronne et la reconnaissance de notre « dignité (honorem), comme nos anciens empereurs bulgares « l'ont obtenu. L'un fut Pierre, l'un Samuel, et d'autres qui ont « précédé ceux-ci sur le trône bulgare, ainsi que nous avons « trouvé qu'il était écrit dans nos livres (1). »

Le roi Joannice écrivit une seconde lettre à Innocent III il lui dit : « Depuis que les Grecs ont su que j'ai. envoyé vers vous, « le patriarche (Jean) et l'empereur (Alexis) m'ont mandé : Viens << à nous : nous te couronnerons empereur et nous te ferons « un patriarche, parce quun empire ne peut exister sans « patriarche; mais je n'ai pas consenti, parce que je veux « être serviteur de saint Pierre et de Votre Sainteté... Je vous (' prie donc de m'envoyer des cardinaux pour me couronner « empereur et établir un patriarcat dans mes terres (2). «

Voici enfin une troisième lettre que Joannice écrivit au Pape, en réponse à une deuxième mission envoyée de Rome en Bul- garie et qui n'avait pas encore complètement répondu aux dé- sirs du prince, car Innocent III, se rappelant sans doute les va- riations de Bogoris et d^ Pierre, avait voulu être édifié davantage avant d'organiser l'Église et de conférer à Joannice le titre royal (3), déjà refusé à Assan par le saint empereur romain.

« Je supplie, écrivait Joannice, Votre Sainteté d'accomplir

(1) Chez les Slaves de cette époque, il existait, en effet, d'anciens livres que l'on consultait dans les grandes occasions. Voir le chant serbe sur Ourosch et le Mrnavtchie'. iloh : Marko prend les anciens livres; Marko regarde les livres et il dit, etc., etc. (2' vol. de la collection de Vuk, p. 195. Slavy Dcera, choix de poésies slaves; Parix, Leroux.)

(2) Assemani, t. V, p. 131.

(3) Assemani, t. V, p. 130 et 133.

24 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

« le désir de mon empire, d'envoyer la verge pastorale pour « réunir les brebis et les autres choses qu'un patriarche a cou- « tume d'avoir, d'instituer comme patriarche l'archevêque de « Ternovo, et que, par ordre de Votre Sainteté, cette Église ait « toujours un autre patriarche après la mort de celui-ci. A « cause de la longueur de la route et des guerres, il serait difficile « de recourir à l'Église romaine après le décès de chaque pa- « triarche : je demande donc que l'Église romaine concède à « l'Église de Ternovo le droit d'élire et de consacrer son « patriarche, de peur que, par son absence, cette terre ne « demeure sans bénédiction et que le péché ne retombe sur « Votre Sainteté. Nous vous demandons aussi que, par ordre « de Votre Sainteté, le chrême puisse être consacré dans la « grande et sainte église de Ternovo, car les Grecs ne voudront « plus nous le donner, sachant que nous avons reçu votre « consécration. Je demande aussi à Votre Sainteté d'envoyer un « cardinal qui me donne la couronne et le sceptre (1). » Telles furent les demandes de Joannice. L'archevêque de Ternovo écrivit au Pape dans le même sens.

Le Pape accueillit favorablement ces demandes et il envoya en Bulgarie un nouveau légat, Léon , cardinal-prêtre du titre de Sainte-Croix. Voici la traduction du privilège pontifical re- latif à la dignité royale :

« Comme nous sommes obligé, d'après le précepte du Sei- « gneur, de faire paître ses brebis, voulant, avec une paternelle « sollicitude, pourvoir tant au spirituel qu'au temporel des « peuples valaque et bulgare, qui depuis longtemps s'étaient « éloignés du sein de leur Mère, confiant dans l'autorité de « Celui qui a sacré David par la main de Samuel, nous t'éta- « blissons roi de ces peuples et, par notre cher fils le cardinal « Léon, nous t'envoyons le sceptre du commandement et le « diadème royal. Il t'imposera les mains comme nous l'aurions « fait nous-même et recevra ton serment que tu resteras « dévoué et obéissant à nous et à nos successeurs et à l'Église « romaine, et que tu conserveras à l'obédience et à la dévo- « tion du Saint-Siège apostolique toutes les terres et popu- « lations soumises à ton empire... Nous t'accordons le droit

(1) Assomani, t. V, p. 135.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 25

« de faire frapper de la monnaie à ton effigie..., etc. (1). » Ce qui suit a rapport à l'Église; nous le retrouvons avec plus de détail et de précision dans le privilège adressé au primat de Ternovo : « Nous t'établissons primat dans le royaume des Bulgares et des Valaques, et, par le présent privilège, nous concédons à l'église de Ternovo l'autorité primatiale; nous établissons que toi et tes successeurs qui te succéderaient dans la dévotion au Saint-Siège, vous aurez, comme primats, la prééminence sur les autres métropolitains de la Bulgarie et de la Valachie, et ces métropolitains montreront à toi et à tes successeurs, dans la forme canonique, la révérence due à un primat. Nous voulons faire savoir à ta Fraternité que, chez nous, ces deux mots primat et patriarche ont presque la même signification, puisque les primats et les patriarches ont la même autorité sous des noms différents. Par ce pré- sent privilège, nous accordons aussi à toi et à tes successeurs la faculté d'oindre , de bénir et de couronner les rois des Bulgares et des Valaques. A ta mort, nul ne pourra être su- brepticement élevé sur le siège de Ternovo, mais bien celui qui y aura été élu canoniquement suivant la coutume ap- prouvée. Que celui qui aura été élu par le métropolitain et les évêques qui pourront se trouver présents, soit consacré évêque solennellement. Une fois consacré, il enverra au Saint- Siège des nonces, pour demander le pallium, insigne de la plénitude du pouvoir pontifical. A son avènement, il prêtera serment à nous ou à nos successseurs et à l'Église romaine. Mais lorsqu'un des métropolitains soumis à ta primatie sera mort, c'est toi qui confirmeras l'élection du successeur et donneras à sa personne la consécration épiscopale. Avec des nonces de l'Église à laquelle il faut pourvoir, tu manderas des nonces à toi pour demander au Saint-Siège le pallium que nous t'enverrons volontiers et avec plaisir par ces nonces (2). Tu le recevras sous notre cachet et tu le confé-

(1) Assemani, t. V, p. 139.

(2) « Est pallium fascialanea candida, très circiter digitos lata, in moduni cir- culi contexta, qua humeros cingit habetque ab utraque parte lineas in pectus et humeros impendentes cum se-ic sericis nigrisque crucibus intextis, tribusquo aciculis aureis consuitur et alligatur. Sumitur ex altari ubi conditum est B. Pétri corpus ; idcirco ex codem Pétri corpori sumptum dicitur, ac per Ipsum plenior

26 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

« reras solennellement dans la forme au métropolitain élu (1; « Si nous jugeons à propos qu'un légat ou un nonce y assiste, « tu accompliras la cérémonie ex œquo et de concert avec lui. « De même, pour l'Église bulgare etvalaque, nous te concédons <r de faire chaque année, le jour de la Cène de Notre-Seigneur, « le chrême et l'huile des catéchumènes et des malades, etc. En « outre, nous accordons à Ta Fraternité la faculté de faire porter « une devant toi dans toute la Bulgarie et la Valachie la croix et « bannière représentant la passion de Notre-Seigneur (2). »

Cet acte est comme la charte de l'Église vlacho-bulgare; on voit que le primat ou patriarche de Ternovo y reçoit des pou- voirs très étendus, qui le constituent véritablement autonome et autocéphale, puisque l'élection a lieu dans le pays et que le primat ou patriarche a le droit de consacrer le chrême. Il n'y a rien, dans cet acte, qui puisse inquiéter la jalousie nationale la plus soupçonneuse, et cependant l'éplscopat indigène trouve dans ses rapports avec la cour de Rome des garanties d'in- dépendance contre l'arbitraire du pouvoir temporel.

On remarquera que, dans ces communications, le Pape se sert du mot primat qu'il déclare équivalent à celui- de patriarche, tandis que le roi bulgare et le primat aussi depuis sa consécra- tion emploient ordinairement le mot patriarche. 11 est pro- bable que Joannice tenait à ce que son Église n'eût pas une qualification inférieure à celle de l'Église de Constantinople. Ce qu'il faut considérer ici, ce n'est pas le titre, mais les attri- butions. « Un primat comme celui de Ternovo, dit le conti- « nuateur de Farlati, équivaut à un patriarche, avec cette difïé- « rence seulement que le primat commande à moins de pro- « vinces ecclésiastiques que le patriarche. » Pour un exemple a contrario, on mentionnera que le patriarche de Venise est décoré d'un simple titre (3).

patriarcharum ac metropolitarum potestasdesignatur. {î)evoti,De hier. EccL, titre III, ch. m, édit. Migne, p. 1230.)

(1) Prœcipua patriarcharum jura et privilégia sunt, ut... metropolitis pallium concédant, posteaquam ipsi à Pontifici acceperunt, ut crucem pne se ferant per universum tractum sui patriarchatus , nisi occurrat summus pontifex, aut ejus a latere legatus; ut suis a metropolitis ad eos appelletur. (Devoti, loco citato.)

(2) Le texte de cet acte se trouve au livre VU des lettres d'Innocent III et dans Assemani, t. V, p. 140.

(3) Le titre de patriarche avait été donné primitivement à tous les évêques.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 27

Le cardinal Léon arriva à Ternovo le 15 octobre 1204. Le 7 novembre suivant, la ville et l'église étant magnifiquement ornées, il sacra le primat ou patriarche Basile, et le lende- main, aux applaudissements de l'armée et des citoyens, il cour- ronna le roi Joannice. Ce prince envoya alors au Pape deux jeu- nes Bulgares avec prière de les faire élever dans les lettres latines, afin que des communications directes pussent s'établir avec Rome.

Mais dans l'intervalle qui s'était écoulé entre l'exaltation d'Innocent III et le couronnement de Joannice, les croisés latins s'étaient emparés de Constantinople et avaient soumis tous les États voisins, à l'exception de la Bulgarie. Aussi Joannice ter- mine-t-il sa lettre de remercîment au Pape, après la mission du cardinal Léon, par cette phrase significative : « Quant aux « Latins qui sont entrés à Constantinople, je demande à « Votre Sainteté de leur écrire qu'ils se tiennent à distance de « mon empire, et, comme mon empire ne leur a fait aucun « mal, qu'ils ne m insultent pas. S'ils m'attaquent et m'insul- « tent, et qu'à la suite il en périsse quelques-uns, que Votre « Sainteté ne regarde pas mon empire comme suspect, mais ^( que chacun reste libre (I)! » On pouvait donc déjà pressentir que quelques nuages allaient obscurcir une heureuse union.

En attendant, constatons que, comme le premier empire et la première Église indépendante des Bulgares, leur second em- pire et leur seconde Église indépendante furent reconnus et consacrés d'abord par le Saint-Siège de Rome.

Rappelons seulement ici que la ville d'Ochrida n'était pas comprise dans les pays reconquis sur les Grecs par les frères Assan, Pierre et Joannice, et qu'elle continua à exercer sa ju- ridiction sur les anciennes provinces bulgares, que les Grecs lavaient reprises du temps de Zimiscès et du Bulgaroctone.

Lo patriarche d'Anlioche contesta le titre en question au patriarche latin d'A- quilée. (P. de Marca, loco citaio, p. 64 et suiv. Grégoire, ibid., p. 148.) (1) .\ssemani, t. V, p. 148.

VII

LES LATINS PRENNENT CONSTANTINOPLEj

En 1204, les chevaliers latins qui, à l'appel d'Innocent III, avaient pris la croix pour reconquérir Jérusalem, s'étaient em- parés de Constantinople.

Non seulement la ville fut prise, mais elle fut pillée en règle. « Chascun garni le chastel qui lui fu renduz de sa gent,.et fist « le trésor garder; et les autres genz qui furent espandu parmi <r la ville gaaignièrent assez; et fu si granz la gaainz, que nus « ne vos en saurait dir la fin d'or et d'argent, et de vassele- « ment, et de pierres précieuses, et de Samiz, et d0 draz « de soie, et de robes vaires et grises hermines, et toz les « chiers avoirs qui onques furent trové en terre. Et bien te- « moigne Joffroi de Ville-Hardoin li mareschaus de Cham- « paigne à son escient por vérité, que, puis que li siècles fut es- c torez, ne fu tant gaaigniée en une ville (1). »

Nous ne rapportons pas le témoignage intéressé de l'histo- rien byzantin, Nicétas Choniates (2); mais nous devons men- tionner celui d'Innocent III. Depuis la guerre de Zara, les croisés latins s'étaient faits les condottieri de Venise, Innocent les traitait en excommuniés, ne mettant à ses lettres ni salut ni bénédiction (3). Voici ce que ce pontife leur écrivit en 1205 : « N'ayant aucune juridiction ni pouvoir sur les Grecs, il sem- « ble que vous vous êtes écartés sans sujet de la pureté « de votre vœu, prenant Constantinople au lieu de reprendre « Jérusalem, et préférant les richesses terrestres aux célestes.

(1) Chronique de la prise de Constantinople par les Francs, étrite par Geoffroy de Villehardouin ; édition de feu M. Buchon, p. 99, Paris, 1828.

(2) Voir l'Appendice du volume déjà cité de M. Buchon.

(3) Fleury, liv. LXXV, ch. xi,vni.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 29

« Mais ce qui est bien plus criminel, c'est que quelques-uns « ont commis publiquement toutes sortes d'impuretés, et non « contents d'avoir épuisé les trésors de l'empereur et pillé les « grands et les petits, vous avez porté vos mains sur les tré- « sors des églises, enlevant des autels, des tables d'argent, « profanant des sanctuaires, emportant les croix, les images « et les reliques; en sorte que les Grecs, quelques mauvais « traitements qu'ils souffrent, ne peuvent se résoudre à re- « venir sous l'obéissance de l'Eglise romaine, ne voyant dans « les Latins que crimes et œuvres de ténèbres qui les leur font « abhorrer comme des chiens (1). »

Ce qui paraît avoir surtout exaspéré les Grecs, c'est l'enlève- ment des reliques, qui fut considérable, et que les Latins se partagèrent (2). Du reste, le patriarcat latin, qui fut institué à Constantinople, ne respecta pas suffisamment les usages, pri- vilèges et rites de l'Église orientale, malgré les injonctions réi- térées des souverains pontifes. C'est toujours à ces malheureu- ses tentatives de centralisation qu'il faut se prendre pour expli- quer les fâcheuses dispositions des Orientaux à l'égard de la cour de Rome.

Mais il est temps de revenir au Bulgare Joannice. On sait que Baudouin, empereur latin de Constantinople, étant venu assiéger Andrinople, Joannice accourut au secours de la place qui était occupée par les Grecs. 11 s'ensuivit une bataille dans laquelle Baudouin fut complètement battu et tomba blessé entre les mains du vainqueur (3).

Ces circonstances avaient nécessairement rapproché les Bul- gares des Grecs, leurs anciens ennemis. Cependant les rapports avaient continué avec la cour de Rome, en apparence sur le même pied. Aussi Innocent III ayant demandé au roi de déli- vrer Baudouin, Joannice lui répondit : « Quand je sus la prise de « Constantinople, j'écrivis aux Latins pour avoir la paix avec « eux; mais ils me répondirent fièrement qu'ils ne voulaient « point la paix avec moi, si je ne rendais les terres de l'em- « pire de Constantinople que j'avais usurpées par violence. Je « répliquai que je possédais ces terres plus justement qu'ils

(1) Floiuy, liv. LXXVI, cli. xm.

(2) FlcuiT, ihid., ch. m, et Du Cange.

(3) Villchardouin, p. 141. Vretos, p. 79.

30 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

« ne possédaient Constantinople. De plus, j'ai reçu du Pape la « couronne légitimement, mais celui qui se dit empereur de « Constantinople l'a prise de lui-même. C'est pourquoi l'em- « pire m'appartient plutôt qu'à lui. Je leur déclarai donc que, « sous l'étendard que j'ai reçu de saint Pierre portant ses clefs, « je combattrais hardiment contre eux, malgré les fausses « croix qu'ils portent sur leurs épaules. Ensuite, étant attaqué « par les Latins, j'ai été contraint de me défendre; et Dieu, qui « résiste aux superbes, m'a donné une victoire inespérée par « l'intercession de saint Pierre. Quant à Baudouin, je ne puis « le livrer, puisqu'il est mort en prison (1). »

Le langage du monarque de Ternovo était encore celui d'un fils soumis ; mais eût-il été sincère, l'alliance forcée avec les Grecs et l'hostilité contre les Latins, qui étaient la conséquence de la prise de Constantinople par les croisés, devaient éloigner la Bulgarie de la cour de Rome.

Jean Assan, neveu de Joannice (2) et son successeur, maria sa fille avec le fils de Théodore Commène, empereur de Thes- salonique et le chef d'un de ces petits États grecs qui s'éle- vaient de plusieurs côtés contre les Latins encore maîtres de Constantinople. En 1234, Jean Assan obtint à Nicée du prince grec Jean Ducas Vatacès et du patriarche Germanos la recon- naissance de son patriarchat de Ternovo (3). La confirmation est fort précise en faveur des Bulgares. « Imperatorio ac syno- « dico decreto suo jure vivere et patriarchîe nomine condeco- « rari obtinuit... Dictus est patriarchce suique juris arbiter « atque dominus, nec Romani nec Constantinopolitani patriar- « chatus devinctus potestati (4). »

Admonesté en 1236 par Grégoire IX, Jean Assan rappela sa fille de Constantinople, et demanda un légat à Sa Sainteté. On le voit, cependant, en 1237, persécuter les catholiques. Menacé

(1) Floury, liv. LXXVI, cli. xxm. Villehardouin no parle pas dos cruautés que, d'après d'autres historiens, Joannice aurait exercées contre son prisonnier. Voj-ez aussi lUyricum sacrum, tomo Mil, page 228.

(2) Yrctos, page 82.

(3) Assemani, t. V, ch. iv, p. 171 et suiv. Du Cange, Familise, ch. vin. Lis Grecs ne nient pas ces actes de Vatacès et de Germanos : ils sont réduits à alléguer que l'institution était anticanonique ou est devenue caduque. (Grégoire, p. 161 et 162.)

(4) Illyricum sacrum, t. YIII, p. 230 et 231.

BULGARIE CHRÉTIENNE. 31

alors par les Hongrois et par les Latins, il eut Tair de vouloir revenir à de meilleurs sentiments (1). On ne sait pas s'il était en communion avec Rome lorsqu'il mourut en 1241. Son suc- cesseur Caloman fut en correspondance avec Innocent IV. Voici un fragment intéressant d'une lettre que ce pontife lui écrivit (le Lyon en 1245 : « Et si, par hasard, tu voulais t'excuser en « disant que l'union ne peut être accomplie sans un concile « général, nous te répondons qu'à ta réquisition ainsi qu'à « celle des prélats de la Bulgarie et de la Grèce, nous sommes « disposés à convoquer un concile et à recevoir vos délégués « et vos nonces avec honneur et avec une joie cordiale (2). »

Sous les successeurs de Caloman, les mariages avec les prin- cesses grecques affaiblirent de plus en plus les liens de la Bul- garie avec Rome. Ces liens paraissent avoir été à peu près rompus, puisque en 1291, le pape Nicolas IV écrivit au roi Georges Terteris pour l'engager à rétablir l'union avec l'Église romaine. Dans la lettre que le souverain Pontife adresse aussi à cette occasion au chef du clergé bulgare, il rappelle à ce prélat nomnié Joachim qu'il a assisté, en 1277, au concile des Blac- quernes, et qu'il a signé les actes par lesquels l'Église grecque s'était alors soumise au pape Jean IX. Ce Joachim fut tué dans la suite, on ne sait trop à quelle occasion. Les prélats qui lui succédèrent furent décidément séparés de Rome, et plusieurs des Franciscains envoyés dans la Bulgarie subirent le martyre (3).

C'est à peu près vers la même époque, c'est-à-dire au qua- torzième siècle, que l'État bulgare commença à devenir presque constamment tributaire d'une autre tribu slave, celle des Serbes. En 1340, le Serbe Etienne Douchan-Tsar se faisait couronner empereur de Serbie, de Bulgarie et de Grèce. Ce n'est pas qu'il ne continuât à y avoir des rois bulgares, mais ces rois paraissent avoir été rangés sous la suzeraineté des princes serbes, qui por- tèrent pendant un quart de siècle le titre d'empereur. Le lion, emblème de la Bulgarie, figurait sur l'écusson serbe (4).

(1) Les lettres de Grégoire IX relatives à Jean Assaii se trouvent dans l'ouvrage du P. Tlieiner : l 'éleva monumenta hlslorlca Iliinyariam sacram illustranlia. Ilonie, 18<iO.

{■1) Il.li/ric>ii)i xacrum, t. VIII. p. '231 à "2oô et suivantes.

(.'i) Du Cange, Fam'dix. etc., eh. vui. Fleiuy, liv. LXXXIX, ch. xv. Asse- niaiii, t. V, p. A~) et 182.

(4) Du (.'ange. Farnilicc, etc.,. cli. ui.

VIII

LES TURCS DETlîUJSKNT LKS ETATS SERIJE, liLUiARE ET (IREC

En 13SI), les Serbes, attaqués par les Turcs, subissaient à Kossovo une déroute dont ils ne se sont relevés qu'au commen- cement du dix-neuvième siècle, bien qu'une sorte de souve- raineté ait continu('' à subsister quelque temps en Serbie (1).

La Bulgarie fut aussi conquise par Bajazet en 1394 (2); elle est restée une province de l'Empire ottoman. C'est sur le terri- toire bulgare que la chevalerie française et germanique éprouva, en lui)G, le grand désastre de Xicopolis. La plaine de Varna, succomba la noblesse hongroise et polonaise à la bataille aussi tristement célèbre de 1411, est également située en Bul- garie.

En 14r);3, les Turcs s'emparèrent de Constantinople. Comme on le sait, ils laissèrent subsister l'organisation civile et reli- gieuse des chrétiens vaincus, et établirent eux-mêmes un nou- veau patriarche (:!), qui devint le chef civil et comme le repré- tant des populations chrétiennes de rite grec.

Or, on a vu que l'Église de Byzance s'était élevée jusqu'au rang patriarcal par suite de la résidence des empereurs : iiy. -:-. -pcîïv Ty;v ziXiv. Pour la môme raison, la conquête des Turcs, qui firent de cette ville leur nouvelle capitale, maintint et aug- menta même l'autorité tlu patriarche de Constantinople. Comme il fut reconnu par les Turcs en qualité de chef civil de tous les chrétiens de rite grec, ce patriarche exerça une véritable suprématie de fait sur les sièges plus anciens d'Antioche,

il) Coii)) (l\ril sur riiistoii'i' du di'oit politiiinc de Ions los S(M-Im's eu ■|'iii-i|nii' ; i;cl,-ra<lc, lN(iU. {■1] llainiDci-, liv. VI. (:>} C'i-iisiiis. Turvij-Cn'ii'Ltu. ji. IdT. HaimiKM'. liv. .XIII.

i!Li.<i.\i;ii; ciiiiKTiF.XNi:. oj

cl' Alexandrie et de Jérusalem, à l'égard desquels il ne pouvait cependant prétendre qu'à la primauté d'honneur. Ces trois pa- triarcats tombèrent peu à peu dans une sorte d'infériorité et de dépendance de fait dont ils ne se sont pas relevés.

Il reste maintenant à rechercher quelles ont été les destinées de l'Église bulgare dans les nouvelles conditions qui lui étaient faites par la conquête turque.

Les documents ne manquent pas pour établir la persistance du siège d'Ochrida. En lol'>, le 21 novembre, Gerlacli écrivait comme nous l'avons di'jà cité, à Martin Crusius : « Je trouve trois archevêques c.clraordiiiaircs, reconnaissant, cependant, celui de Byzance : le premier est celui d'Ipek et de toute la Serbie; le second, celui iVOc/wida, de Ui Justiiuana Prima et de toute la lUdijarie; le troisième, celui d'Ibérie (Géorgie) que l'on appelle aussi catholicos (1).

Nectaire, qui vint à Anvers en 16.'V2, racontait que. suivant l'usage de ses prédécesseurs, il portait les titres suivants : « Nectaire, archevêque de la Justiniana Prima, d'Ochrida et de toute la Bulgarie, Servie, Albanie et autres lieux. » Il ajoutait que six métropolitains et dix évêques n'étaient soumis qu'au siège d'Ochrida (-2).

Vers le milieu du dix-septième siècle , quatre patriarches grecs d'Ochrida, Porphyre, Athanase, Abraham et un autre dont le nom n'a pas été conservé, se soumirent volontairement au Saint-Siège. Voici l'une des lettres écrite par Athanase à Alexandre VIL En examinant les titres que s'y donne Athanase et les termes clairs de sa soumission, on ne pourra plus sou- tenir, comme certains auteurs l'affirment encore, que depuis les conquêtes de Zimiscès et du Bulgaroctone, Ochrida n'a été qu'un simple archevêché et n'a plus eu de relations avec Rome. Voici cette lettre : « Athanase, par la miséricorde divine, arche- « vêque de la Justiniana Nova, et patrianhe à Ochrida, de Ser- « vie, de Bulgarie, de la seconde Macédoine, du Pont Occidental, « et primat d'autres diocèses, au très saint et souverain pon- « tife, successeur du prince des apôtres, Alexandre \'II, salut « en Jésus-Christ (suivent les compliments d'usage). Sache « donc, bienheureux Père, que notre âme avait soif de l'union

( 1 ) '/'urro-drœcia. \). l'.jl.

{■2)/lli/iù(:iim S(ii>-u)H, t. VIII, p. 198. Orlens chrislianua, t. II, p. idi).

OHirNT CIinÉTIEN. 3

34 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

« catholique, comme le cerf de l'eau des fontaines. Siméon, le « très saint métropolitain de Dyrrachium et de Dalmatie, étant « venu auprès de nous, il nous a abreuvé du lait qu'il avait puisé « aux mamelles de l'Église, et notre âme a été comblée. Aussi « nous nous adressons à Votre Béatitude pour devenir dignes « de sa bénédiction et être réintégrés {restituamur) comme fils « de la chaire apostolique. « Cette lettre est signée : Tua' « Deatitudinis Frater et co-minister, patriarcha Avhrida- « nus (1). »

(I) /U;/ricuni xacrum, t. VIII, p. '201.

IX

SUPPRESSION DES EGLISES BULGARES.

Cette tendance de l'Eglise d'Ochrida à se réunir avec le Saint- Siège devait naturellement inspirer au patriarcat de Constan- tinople le désir d'abolir l'autocéphalie reconnue du temps de Damien. L'historien grec Philimon ( 1 ) attribue à Jean Hypsilanti la première idée de réunir à la communion grecque les Slaves qui relevaient d'un patriarchat indépendant. Afin, disait-il, de soustraire les Bulgares et les Serbes à l'influence des empereurs d'Autriche, Jean Hypsilanti conseilla aux Turcs vers 1737 d'a- bord de traiter ces Slaves avec douceur, en second lieu de les placer sous la juridiction d'évèques grecs. Les Turcs ne goûtè- rent pas le conseil et mirent à mort celui qui le leur avait donné. « Mais, ajoute le même historien, son idée ne tarda pas à se réa- liser. » En effet, la hiérarchie indépendante, qui remontait au premier empire bulgare, fut supprimée peu de temps après la mort de Jean Hypsilanti.

Cette suppression est racontée dans un ouvrage écrit au point (le vue grec, h" Orient rendu à lui-même, par Mano, page 159 : « Le gouvernement spirituel de l'Ouest de la Bulgarie, depuis Tdrganisation disciplinaire des évêchés par Basile H, l'archié- piscope indépendant d'Ochrida ( "A p-/i£T:':c7y,c-:;àj-:iy.s9aAc; 'A-/pt- c(ov) et dont relevaient plusieurs épiscopes. Mais, à cause de son autonomie isolée, ce siège archiépiscopal n'était occupé que par des individus ignorants, et manquant de tout appui contre les excès d'une tyrannie croissante. Il advint donc de cet état de choses que la moitié des orthodoxes de ces localités, privés de pasteurs intelligents et dévoués à leur mission apostolique, aban-

(Ij If ixlolre lie rinmoTec/ioii grecque, t. Il, j). 2 et 3.

36 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

donnèrent la foi de leurs pères, les uns pour Tlslam, les autres pour le catholicisme, mais en réalité pour devenir les sujets du Pape, sous le titre de Grecs-unis. Pour sauver de l'apostasie le reste de cette population infortunée, le patriarche de Constanti- nople, Samuel... parvint, au risque même de sa vie, à faire re- lever de la juridiction synodale de Constantinople les sièges précités. »

Un document que les Bulgares peuvent invoquer comme au- thentique, puisqu'il a été publié par leurs.adversaires (1), éta- blit clairement, bien qu'on ait cherché à en tirer une conclusion opposée : qu'il a subsisté une Église autocéphale à Ochrida jusqu'en 1767 ; qu'elle a été abolie à cette époque et réunie au patriarchat grec (2). Les actes cités dans ce document sont au nombre de trois. Nous ne garantissons nullement la véracité des motifs qui y sont allégués.

Le premier est un acte par lequel les prélats relevant d'O- chrida supplient le patriarche de Constantinople et son clergé de supprimer le siège d'Ochrida :

« Nous convenons tous de supplier, d'une voix unanime, « notre Mère la très sainte grande Église du Christ, représentée « par le très éclairé et très saint Samuel, patriarche œcuméni- « que, et le saint Synode, dont il est entouré, afin quils dai- « gnent, au nom du Christ qui est à Bethléem, nous i^ece- « voir, nous dignes de pitié, dans le bercail de la sainte Église v 0 du Christ, et avoir pour nous la même sollicitude que pour î! « les autres. »

Si l'Église d'Ochrida n'avait pas eu une existence indépen- dante, les évêques auraient-ils prié le patriarche de les recevoir , dans son bercail? S'ils demandent à y entrer, c'est apparemment \} qu'ils n'y sont pas encore.

Voici maintenant l'abdication du titulaire d'Ochrida :

« Par la présente abdication, librement et sans violence con- « sentie, le soussigné déclare que, à raison de l'impossibilité « dans laquelle je me suis trouvé de pourvoir aux besoins de

(1) Dans II.' Traité de la juridiction canonique du trùne patriarcal œcuménique sur l'Église orthodoxe en Bulgarie, i)ai' Grégoii'O, p. 1"^2, 120 ot IIO.

(2) Nousempiiuitons la traduction in.séri'e dans iino brocluire qui a i)arii dornir- rcnient à Paris et qui a pour objot d<^ couibattro les prét(Mition.s bulgares ; La vérité sur la question bulgare (sans nom d'autour).

BULGARIE CHRHTIENNE. 37

tf l'archevêché d'Ochrida; du prétexte que l'existence même de « cet archevêché fournit aux malintentionnés pour persécuter « les métropoles relevant (TOchrida, ainsi que les pauvres « raïas; de la nécessité de mettre un terme à l'existence de ce « siège épiscopal pour tirer les chrétiens qui en relèvent d'une « situation désespérée, par tous les motifs, etc., etc. »

Les métropolitains, dans les pays gouvernés par la Porte, re- lèvent immédiatement du patriarche. Or, voici que l'on men- tionne ici des métropoles relevant d'Ochrida. Ce siège avait donc un titre particulier pour tenir ainsi des métropoles sous sa dé- pendance.

La troisième pièce est l'acte de suppression : elle est encore plus concluante :

« Le très saint siège archiépiscopal d'Ochrida ayant été réuni « et rattaché au très saint siège apostolique et œcuménique, « ainsi que les métropoles et évêchés qui en relevaient... »

Notons ici de nouveau que si le siège d'Ochrida a été réuni et rattaché, en 1767, à celui de Constantinople , c'est que cette union et ce lien n'existaient pas auparavant; autrement la phrase n'aurait pas de sens.

Il est question ensuite de l'élection :

« Considérant que, par des incursions successives, des usur- « pateurs s'emparaient furtivement du siège archiépiscopal « contrairement aux règles saines et divines de notre sainte « Église, et sans ravis, le suffrage et le consenternent des « très saints métropolitains, et s'arrachaient cette dignité « moyennant d'immenses sacrifices pécuniaires et des largesses « ruineuses. »

On sait que les métropolitains et les archevêques ordinaires sont nommés par le synode de Constantinople. S'il en avait été ainsi de celui d'Ochrida, en quoi le consentement d'autres mé- tropolitains aurait-il été réclamé? Cette phrase démontre claire- ment que les métropolitains relevant d'Ochrida avaient encore à cette époque le droit de nommer leur patriarche.

« Que l'ambition qu'inspire le seul nom d'archevêché menace « d'un anéantissement complet le troupeau et les pasteurs. »

Si ce danger éclate ici et non dans les nombreux archevêchés relevant de Constantinople, c'est donc que le siège d'Ochrida se trouvait dans des conditions différentes. Du reste, notre texte se

38 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

sert toujours ici du mot archevêque, mais l'on n'y peut rien comprendre, si la pensée ne place pas toujours le sens de pa- triarche sous le mot archevêque. D'ailleurs, le patriarche rési- dant à Ochrida était en même temps archevêque de cette ville, comme le pape est évêque à Rome. Nous avons expliqué ailleurs qu'il n'y a aucune conséquence à tirer de ces qualifications,

« Pour tous ces motifs, étant accourus dans cette capitale « Arsénius, archevêque d'Ochrida..., Eumius, évêque de Cas- « torie, Germain, de Vodéna, etc., et par une adresse signée et « scellée de leurs sceaux et de ceux de tous les chrétiens qui en « relèvent, ayant supplié Sa Hautesse, notre très-puissant em- « pereur (le Sultan), à l'effet quils puissent trouver leur salut « dans leur soumission au saint siège patriarcal et œcumé- « nique. »

Encore un coup, s'ils avaient déjà été soumis à Constanti- nople, ces prélats n'auraient pas eu besoin de venir supplier le Grand-Turc de leur permettre de' chercher leur salut dans cette soumission. Mais, pour ne pas fatiguer le lecteur, nous nous contenterons de souligner dans le paragraphe suivant le mot désormais .

« Leur demande ayant été exaucée, et aussi le ci-devant siège « archiépiscopal d'Ochrida, ensemble les métropoles qui en « relèvent, ayant été incorporés en un seul tout avec le reste de « l'Église, afin d'être et demeurer désormais (tojvtsjOsv y.x: tl: « Tov klr,q à'-avTa auova) soumis au trône œcuménique, ainsi que « les autres métropoles en Europe et en Asie, qui ont, de tout « temps, relevé de ce saint siège œcuménique, et figurer dans « la série des métropoles de Constantinople qui font partie du « saint Synode, et ont le droit de suffrage en toute affaire, et « jouissent des prérogatives communément attachées au rang « de métropole... »

S'il était nécessaire de fournir encore de nouvelles preuves de l'autonomie d'Ochrida, nous indiquerions que ce siège ne figure ni dans la notice des Églises dépendant du patriarcat de Cons- tantinople rapportée par L. Allatius, ni dans Ténumération re- cueillie par M. Smith dans son État présent de l'Église grecque. ni dans l'ouvrage déjà cité du sieur de la Croix (1).

(1) Page 'J.'> de la nouvelle édition. Les deux autres notices sont eiti-es dan^ l'Histoire crilique de la créance et des coutumes des nations du Levant, par le

BULGARIE CIIHKTIEX.XE. 39

De ce qui précède, il résulte évidemment que Tun des deux patriarcats bulgares, celui d'Ochrida, a duré jusqu'en 17G7 et qu'il fut alors aboli. Qu'on ne dise pas que, par suite des circons- tances historiques relatées plus haut, le siège d'Ochrida n'était plus bulgare que par son origine et fût devenu grec; car dans le pays environnant Ochrida, et notamment dans les Dibres, il y a très peu de Grecs de race; la population est bulgare, serbe, ou valaque, ou albanaise. Nous avons indiqué plus haut le protocole :lont Constantinople usait à l'égard d'Ochrida.

Nous n'avons rien trouvé de positif sur l'abolition de l'autre patriarcat bulgare, reconnu, on l'a vu, à Ternovo au commen- cement du treizième siècle, par le pape Innocent III, et reconnu lutocéphale à Nicée par le patriarche grec. On sait qu'un nommé [gnace, désigné soit comme métropolitain, soit comme arche- i^êque de Ternovo, adhéra au concile de Florence qui prononça, 3n 1439, l'union des Grecs et des Latins. Dans un document qui Jate de 1630, et qu'a publié le continuateur de Farlati, il est question de la ville de Ternovo et de son Église. « La ville de ( Ternovo était autrefois la citadelle et la métropole du royaume

< bulgare... Elle est maintenant le siège d'un archevêque, et :< le métropolitain grec qui y réside est amical et bienveillant :< pour les catholiques. Lui sont soumis les évèques Nicopoleos

< in Bulgariâ, Russorum, Busgradi^ Pumagœ, Pi^oreti Balbè ■■< et Vanii inSyrfia, Silistriœ et Tergovistiin Valachiâ; quœ :< sedes est urbsque regia Vaivoda Padulii quicatholicos sin-

< gulari benevolentiâ complectitur {\) . »

Quelques-uns de ces noms sont évidemment mal transcrits. Mais dans le voiévode Paduleus, il est facile de reconnaître Radul X, qui régna en Valachie dix ans après la mort de Mi- chel le Brave. Les Assan régnaient sur la Valachie comme sur a Bulgarie. Il paraît qu'alors Ternovo exerçait sa juridiction îur tout l'empire vlacho-bulgare, et que Tergovitz a pu en dé- pendre. Je pense que la mention qui en est faite dans le docu- iient de 1630 précité, s'y trouve à l'état de souvenir historique. Test ainsi que les protocoles de quelques souverains indiquent încore des possessions perdues ou simplement prétentielles.

^<''i'«' Simon et dans Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du nonde, par Bernard Picart, t. III, p. et 26. (1) Illyricum sacrum, t. VIII p. 244.

40 ItKVUK I)K l/dRlKXT CIIIIKTIKX.

Nous indiquerons enfin que, dans i'énumération déjà citée de Sniitli, le métropolitain de Ternovo est désigné comme exarque de la Bulgarie.

Enfin, dans Touvrage déjcà cité de Codenus : De of/iciis.... relevons, comme pour Ochrida, le protocole dont le patriarche de Constantinople usait encore à la fin du dix-septième siècle, à regard du pontife de Ternovo : « <^uoniudo scripsit ad Pdlriaicam Tornobi : S((itcUiisimi' Patriarca Turnobi, etc., loi las Biil(ja}-i(i', in Sunclo Spirilu di/cctc j'ralcr noshv uie- iliocrilalis et comminister (p. 411)).

Tels sont, à notre connaissance, les derniers documents qui fassent allusion à TKglise indépendante fondée par Innocent III dans le royaume vlaclio-bulgare.

A. nWviiiL.

(A suivre.)

ÉTUDE

SUR LES PARTIES INÉDITES

DE LA CHRONIQUE ECCLÉSLVSTIQUE ATTIÎIBUÉE

A DEXvs i»K ti;li,aiaiiiii'; (y s 13).

) Je rappelle que J.-S. Asseinani ( 1()S/-17C»8), créateur de In Hi- I Ijliotlièque orientale du Vatican, trouva en E,i:\ pte une chronique 'syriaque anonyme qu'il crut pouvoir attribuer à Denys de Tell- malir('', patriarche trAntioche (1). Cette chronique. <\\ù va du commencement du monde jusqu'à Fan 77."). a ('-ti' analysée par Assémani et a servi de base depuis lors à un i:rand nombre d'<>uvrages. Elle comprend quatre parties dont la première fut publii'-e par M. Tullberg, professeur à (psal (-2), et la quatrième [par M. l'abbé Cliabdt, chargé de cours à l'Ecole des Hautes Etudes (;•). Après cette dernière publication, j'annonçai que la chronique ne pouvait être du patriarche l>enys, mais avait du être composée par un moine assez ignorant du monastère de Zouqenin (1), et les velléités de controverse que suscita mon ar- ticle tombèrent devant une étude de M. Nœldeke, dans laquelle le savant orientaliste donne, entre autres, les deux résultats ci- dessus.

(1) Asscniiini. /li/il. Or.. 1. II, |i. 'JS-KU. I.c imm de l'aiilciu- dcvail ('■li'(> sur Ici itr('iiiii''i(> liaj;i'. «lui niainiiu' au uis. (■2) Uj>s,il,r. \8:A, in 1°.

(3j n-l<- lasc. (lola lîil.l. de l'École des Hautes Études. Pai'is, iS'tc. <\) /liiJk'lin rrilirjue du 1") juin 18%.

42 REVUE DE l'orient CHRÉTIEX.

J'étudiai depuis lors les deux parties inédites de Denys (1) et me propose aujourd'hui de les faire connaître :

Après nous avoir dit que sa première partie, empruntée sur- tout à Eusèbe, va jusqu'à Constantin, Denys ajoute :

. (2) \-^^li )^o n nn « °>/

« Depuis Constantin jusqu'à Théodose le Jeune, nous pui- sons dans Socrate le Novatien, et depuis Théodose jusqu'à Justin II, dans saint Jean , évéque d'Asie. »

Je vais faire connaître la troisième partie empruntée à Jean d'Asie, puis je donnerai l'analyse de la seconde empruntée à Socrate.

I

Jean d'Asie, ou d'Éphèse, ou d'Amid, fut patriarche jacobite de Constantinople et mourut sous Maurice, vers l'an 585. Il écrivit les biographies des saints hommes jacobites ses contempo- rains (3) et une histoire ecclésiastique divisée en trois livres. M. l'abbé Duchesne, dans le travail sur Jean d'Asie, qu'il lut devant les cinq Académies (4), put dire qu'il ne nous restait que le dernier livre de cette histoire (5). En effet, les extraits du second livre, que publia M. Land d'après un manuscrit de Lon- dres (6), sont moins une histoire proprement dite qu'une collec- tion de calamités (7). Mais depuis lors, j'ai découvert et annoncé

(1) Sur lo lus. syr. ii" 284 de la Bibl. Nat. C'est une transcription faite à Rouie ])ur 31. l'abbé Martin du uis. trouvé par Assemani.

(•,') Voir ll-2« lasc, texte, p. 1, ou Bibl. Or., II, p. 100.

(3) Publiées par Land, Anccd. Si/)-., II, p. 1-28U.

(1) 25 octobre 1892.

{')) Publié par Cureton, Oxford, 1853. Traduit en anglais par Paync Smith. ()\f(jr(l, 1860, et en allemand par Schœnfelder, ^lunicli, 1802.

O",) Anccd. Si/r.. JI. p. 289-330 et 385-392.

(T) Dcg jiL'rsécalions religieuses, p. 289-2L>S; des coinclcs . ii)ccndicx cl Irem-

ÉTUDE SUR LES PARTIES INÉDITES. 43

que tous ces extraits publiés par Land se trouvent mot à mot et à une ligne près dans la troisième partie de Denys (1). Il s'ensuit donc que cette troisième partie ii'a pas été simplement inspirée par le second livre de Jean d'Asie comme on le croyait jusqu'ici, mais en est une transcription. Ainsi nous possédons le second livre de V Histoire Ecclésiastique de Jean d'Asie; et nous de- vons même le posséder tout entier ou peu s'en faut, car s'il en était autrement il tiendrait du prodige que tous les extraits qui existent dans le manuscrit de Londres existassent aussi dans le manuscrit de Denys qui est à Rome (2).

Aujourd'hui je vais plus loin et me propose de montrer que la chronique attribuée à Josué le Stylite par Assemani, a pu faire partie de l'histoire de Jean d'Asie.

Mais je dois faire connaître auparavant cette chronique de Josué le Stylite (3).

Dans la troisième partie de Denys, après le texte de l'Hénoti- que de Zenon qui se termine par :;iox» .^-xs. a\j,on trouve brusque- ment : Histoire des calamités qui afjliifèrent Édesse, Aniid et touie la Mésopotamie, puis vient une petite chronique sous

blements de terre, p. 298-304; 3" de^i description^ de peste, p. 304-325; enfin quelques nouveaux tremblements de terre, p. 32ô-o30.

(1) V. Bulletin crit. du 25 août ou Journal as., septembre-octobre 1893. Denys transcrit mémo tous les passades personnels à Jean d'Asie, par ex. Land II , p. 297, 1. 4^*» >^I-o;»p^ ;*^ \Sil p. 298, L 9 "^^ <^ ^?o^? f*^ " comme nous l'avons dit plus haut ■. et 1. 11 ^ low x»**.^; p. 306, 1. 5 û*t^>-saX Uo* \>l '^^ ; p. 310, 1. 26 >«J^ «^ ^ *3/o; p. 312, L tj : ^ow ^û^/ ow»» "W liisupas ©>=>■ Ceci met bien en relief le scruiudeux copiste qu'était Denys.

(2) 11 existe de grandes ressemblances entre le ms. de Londres et celui de Rome. Je ne crois pas cependant que le premier ait pu être transcrit sur le der- nier.

i (3) Assemani l'^inalysa, H. 0., I,p. 232-233. M. l'abbé Martin la transcrivit avec itoutes les parties inédites de Denys; mais ce laborieux savant ne savait pas se faire donner l'arj^ent nécessaire aux publications, il fut heureux de pouvoir placer son texte dans les mémoires de la Société asiatique allemande (Abhand- lungen..., t. YI, 1876). 11 dut môme laisser de nombreuses imperfections faute de crédit pour aller collationner son texte sur le ms. de Rome ou d'ami qui pût faire ce travail à sa place. Quelques années plus tard, ;\I. Wright fit coUa- jtionner le texte publié par M. Martin sur le ms. de Rome par M. Guidi, ce que jce savant fit avec l'obligeance et la perspicaciti'; qui le caractérisent; puis xM. Wright retoucha la traduction de JI. 3Iartin et nous donna en 1882, aux frais de l'Université de Cambridge, une édition que chacun prévoyait devoir être ex- cellente [The chroniiic uf Josliua the Stylite. Cambridge, at the University Press, 1882).

44 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

forme de lettre formant un tout complet avec exorde et péro- raison. Son auteur nous apprend qu'un certain archimandrite nommé Sergius lui a écrit pour lui demander le récit de la o-uerre entre les Grecs et les Perses et des diverses calamités qui affligèrent alors la Mésopotamie. Il répond en donnant d'a- bord les causes de la guerre, et il les présente (ou les invente) (1) de manière à montrer qu'Anastase, empereur fidèle, n'est res- ponsable en rien de la guerre avec les Perses; en effet, cette guerre eut pour cause un refus d'argent, mais les Romains ne furent jamais tributaires des Perses et avaient de plus un grief assez fort contre eux. Cela remonte à l'an 674 (363), Jovien ne donna pas Nisibe aux Perses, mais leur céda cette ville pour 120 ans seulement (2) , en concluant avec eux un traité d'al- liance d'après lequel chacun d'eux devait fournir à l'autre en cas de besoin, ou des hommes, ou de l'argent (3). C'est ainsi que dans leur intérêt même les Grecs furent amenés à subventionner les Perses contre les Huns sans être leurs tributaires.

Zenon était donc dans son droit quand il refusa (4) de leur donner l'argent dont il avait besoin lui-même pour combattre Illus et Léontius révoltés, d'autant plus que les Perses ne vou- laient pas rendre Nisibe. De même Anastase avait le droit de leur refuser l'argent dont il avait besoin pour combattre les Isauriens (5). Cet empereur alla même plus loin, pour éviter toute noise avec les Perses : il refusa les Arméniens qui voulaient se donner à lui (6). « Mais le cœur de Kavad, roi des Perses, s'en- durcit comme celui de Pharaon, et il voulut la guerre; » et pour cela se réconcilia avec tous ses ennemis en leur promettant le pillage des riches provinces des Grecs (7).

Les causes de la guerre étant ainsi exposées pour la plus

(1) On ne trouve pas en Socrate ni en Sozomène que Nisibe n'ait été cédé aux Perses que pour cent vingt ans. Cependant l'auteur de la lettre (éd. Wright, eh. xxv) nous affirme qu'il tient ses renseignements de bonne source.

(2) Ch. vn.

(3) Ch. vni.

(4) Ch. xvni,

(5) Anastase, nous dit l'auteur, ne voulait pas non i^liis donner de l'argent à un peuple de mœurs dissolues, et qui persécutait les Arméniens pour leur faire

adorer le feu. (Ch. xx et xxni.)

(6) Ch. XXI.

(7) Ch. XXIV.

ÉTUDE SUR LE8 PARTIES INÉDITES. 45

grande gloire des Grecs, notre auteur se rappelle que Sergius lui a demandé le récit des pestes, des invasions de sauterelles et de la cherté des vivres; il interrompt donc son histoire de la guerre pour placer ces détails à partir de 806 (495) (1), puis revient à Kavad roi des Perses et raconte alors, sans interrup- tion, sa campagne en Arménie puis en Mésopotamie, jusqu'à la la paix faite par Celer au nom d'Anastase, l'an 813 (502) (2); il répond ainsi à toutes les questions de Sergius par une lettre comme en écrivirent tant Jacques d'Édesse, Jacques de Saroug, et sans doute beaucoup d'autres vers cette époque (3).

Voici maintenant ce quon sait sur Vauteur de cette chro- nique :

Il était d'Édesse, je dis même qu'il écrivait à Édesse, car il donne les détails les plus minutieux sur cette ville qui est « notre ville », son évêque est « notre évêque » (4), Biredjik est « près de nous sur l'Euphrate » (5); je doute cependant qu'il ait été à même d'y faire des observations en l'an 807 (49G), car il raconte sous cette année un fait qu'il ne dit pas avoir vu et qu'il n'a certes pas voir (6); il semble au contraire, les années sui- vantes, avoir vu les faits qu'il raconte sur Édesse.

Enfin il écrivait vers 518, car la dernière phrase de sa lettre fait allusion à la fin du règne d'Anastase (7) : Celer vient de conclure la paix avec les Perses et demeure trois jours à Édesse :

.(8)sO>M t^ w*oia^a^ oi^^l ^^ol^o oC^ \^\)\ )^' " SiiK^

(1) cil. XXV à XLViii. (•,'j Ch. XLviii à CI.

(o) Notre auteur no cite pas moins de trois lettres qui lui servirent pour la composition de la sienne, p. 28, 1. 17, p. 44, 1. 5, p. 0(3, 1. 2.

(4) Ch. xcv.

(5) Ch. xci.

(6) Un crucifix placé dans la main de la statue de Constantin, à Édesse, s'en serait éloigné d'une coudée durant doux jours entiers, pour protester contre les fêtes païennes do cette ville, puis aurait repris de lui-même sa première place. (Ch. XXVII.)

(7) Il est évident que l'opinion de M. Martin, qui place la composition de la chronique vers 515, me parait très soutonable. Je mets 518 pour prendre à la lettre la phrase que je vais citer.

(8) .M. Wriyht termina ici l'avant-dcrnier chapitre et renvo)'a les lignes sui-

46 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

« A son départ, les habitants (TÉdesse raccompagnèrent en louant, coînme ils le méritaient, et lui et F empereur qui l" envoya (1); et si cet empereur pat^ut moins digne de louan- ges à la fin de sa vie, que personne cependant ne les lui re- fuse , mais que chacun se rappelle ce que fît Salo?no?i dans sa vieillesse. »

La crainte qu'il a de ne pas être cru, et le soin avec lequel il apporte les documents montrent qu'il n'est plus sous l'impres- sion d'événements récents : il en appelle aux souvenirs de Ser- gius (2) ; il cite une lettre de Zeugma reçue en 815 (504) à Édesse, de crainte qu'on ne l'accuse d'avoir inventé le fait ou de l'avoir cru trop facilement (3) ; il s'agit cependant d'un prodige envoyé par Dieu, nous dit-il, pour encourager l'armée romaine et lui promettre la victoire. S'il avait écrit au lendemain de ce prodige, il n'aurait pas, je crois, pris tant de précautions pour en assu- rer l'authenticité.

Il n'y a rien d'étonnant, quoi qu'en puisse dire M. Wright (4), à ce qu'une lettre qui raconte des événements terminés en 506, ait été écrite en 518, car l'auteur de cette lettre a répondu aux questions de Sergius, puis lui a envoyé sa missive. Ainsi Jac- ques d'Édesse, dans certaine lettre, répond à un ami qui lui de- mande des renseignements sur Bardesane, Kouk et Mânes, et personne n'a jamais songé à placer la composition de cette lettre au temps de Mânes (5).

vantes au commencement du dernier chapitre qui renferme la péroraison, afin (lu'ollftsn'y offrissent aucun sens, et qu'il put les supposer interpolées. Il est évident que le chapitre ne se termine qu'avec ma citation. Il est encoi'c également impossible d'attribuer ces lignes à Denys, car celui-ci était certaine- ment jacobite, et ne peut reprocher à Anastase d'avoir remplacé Flavien par le jacobite Sévère (512-518), etc.

(1) Allusion au ch. lxiv : L'empereur Anastase apprenant ce qui se passait, envoya Celer, son maître {du palais), avec une armée nombreuse.

(•2) Ch. XL.

(3j Ch. Lxvn.

(4) Préface, p. IX.

(5) M. Wright n'est peut-être pas plus heureux quand il se base sur le ton de la

ÉTLliK !SLR l.i:S l'AIîTIKS IXÉDITKS. 47

Enfui notre auteur semble avoir été attaché à une érole d'É- desse, car il raconte qu'au mois d'août, c'est-à-dire durant les vacances, « des frères de nos écoles qui passaient à Nicopolis, furent ensevelis par le tremblement de terre qui détrusit cette ville, et leurs camarades àleur retour nous contèrent... » (1). De plus, il loue Flavien (•2) qui abandonna les jacobites, et semble blâmer Anastase de l'avoir alors déposé (3), ce que n'aurait sans doute pas fait un moine (4). Ajoutons encore qu'il dut être camarade d'enfance de Sergius, car il compare Sergius et lui à Jonathas et à David (5); mais il en est éloigné au moment il écrit, car il dit : « Prions, moi d'ici et toi de là... » (G).

Il ne me reste plus ijuà examiner si nous connaissons le nom de notre auteur.

Ce nom n'existe pas dans le texte ; mais, 1 )ien longtemps après l'époque qui nous occupe (au quatorzième ou quinzième siècle d'après M. Martin) (7), un scribe remplaçant un feuillet endom- magé a jugé bon, sur le feuillet qu'il ajoutait, de nous apprendre

pà'oraison pour placer la composition do la lettre en 507. Car cette péroraison indique, au contraire, (jue de longues années d(> paix et de tranquillité se sont (•(•(lulées depuis la guerre. Voici du reste les i)assages inii)ortants :

Je compte que turemji(ir(t>i la jiromcxse ifuc lu. m'as fuite tfanx (a lettre, d'offrir lonstariiment à Dieu des 'j>ricrcs puar moi j/éi/iear. Eu retour, maintenant que je cannais ton désir, f aurai soin, si Dieu me j/rète rie. il'ccrire cl d'envoyer à Ta l'aternitc les choses di</ncs de mémoire qui ont i;té rAni:s ilans les temps suivants I écoulés entre 507 et l'époque Tauteur écrit]. .M. Wright a lire qui se l'e- idut, ce qui est faux. Y. iJict. P. S., col. :.'G87, le mot i^^^^l est traduit par factus est, accidit , peractus est , perfcclus est,i/esta est res. l)e mémo, en .lu- sué le Stj-lite p. 3, 1. 3 et 18 et p. 1, 1. 7 et 21, ;-».tvoo/ se rapporte certai- nement aux événements passés, et x^^l a le sens d'un futur relatif, comme dans ma ti'aduction. ... Xous ne pourrons raconter diijncmenl les années qui suivent d'an 507) à cause de la multitude de leurs bienfaits. Xotre parole est trop faible pour raconter la belle conduite des habitants de notie cille, la paix et la tran- quillité qui 7'cgnent sur le /nonde, et Vabomlance des biens que nous avons eus [on peut lire aussi : que nous avons; mais il est imi)Ossib]e de lir(_^ : que nous au-

l''>lis].

[\) C'h. xxxiv.

(•,') Ch. i.xxxni.

Cî) Ch. CI.

( Ij Les moines paraissent avoir (Hé jacobites fanati(iue^. Voirie i-é'cit des iior- si'cutions dirigées contre eux :Land, Anccd., II, p. :.'ii'J et :.'S'J... Il est remarqua- Itli' que l'auteur de la Chronique d'Édesse ne semble pas non jilus être jacobitf.

(5) Ch. u.

(ti) Vh. n.

(7) Xute sur le fol. ti9 du ms. svr. -JS!.

4S l'.KVUK \)K i/(>i;[i:.\T ciihétikx.

son nom d'abord (il s'appelle Elisée du monastère de Zouqenin) puis d'écrire (1) :

. ) il I ft I ^ ^ poV^ 00( f^:i^9 )-^OjO

« Que les miséricordes du Dieu (out-puissant et de \olre Sffuveur Jésus-Christ, soient sur le préfre Mar Josué, stylif.p du monastère de Zouqeiï in, qui a écrit ce livre de ce témoi- l/iiage des temps des mauv (jui passèrent, et des clujses hoi'ri- hles et des tremblements que fit ce tyr/tn sur les hommes (2). »

Assemani. persuadé que Denys de Tellmahré était l'auteur du volume qu'il avait entre les mains, devait voir le nom de l'au- teur de la lettre insérée dans ce volume, et c'est ce qu'il fit. Il attribua donc cette lettre à Josué, stylite du monastère do Zou- qenin, lequel monastère est aux portes d'Amida (3).

Cette opinion ne me paraît plussoutenable, car rien dans la lettre n'annonce un stylite d'un monastère proche d'Amida, et surtout -i" je ne vois pas Elisée aurait pu trouver le nom de cet auteur qui écrivait sa lettre vers l'an 318.

Pour moi, Klisée nous indique en cet endroit l'auteur de tout le manuscrit, l'auteur appelé Denys de Tellmahré par Assemani. Tout dès lors s'explique facilement : car ce nom était sur le pre- mier feuillet du manuscrit qui manquait à Assemani mais qu'Elisée avait encore sous les yeux : en effet, le second feuillet nous donne la fin d'une d(''dicace.

) « 1 .loV v..»oiooi^/ Jv n <i-^ la2^ ) u^Kjl^ ooi ^^v.9

(1) V. Éd. Wii.^^lit. l'ivlace, p. IX.

(2) Ce texte luuiitn' (|irÉliS(!'t' ii'ôtait pas ,i;i-aiul stylisic II (Miipluic le mk'mih' mot «3^ (il a écrit) pmir lui cl pour .losiié. ('(iiniuo il u"cst ([ue scrilic, on pciil S(î (ItMiiaudcr si .iosiii'- u'ol pas un auti'o sci'ibc. .Mais le jiius pi-oi)alilc, coniun' jo l'cx^josc cnsuilc. c'est que .losué a ('ci-il c(>fte Ictlfc eu pailiculici-, et tout k manuscrit en gr'Ui'ral, eu admettant même (pie « ce livre » d('si,L:ne la lettre |)lMtot (luc le volum(> et ipu' •' ce tyran ■■ soit Ka\ad.

(:!) CI'. Assemani.. //. O., t. I, p. l;j(.i.

ktlih: siit i.i:s i-aiîtiks inédites. 49

9pCS^o )'t-*(.i>-*9 '"^to/o ^/» ) «=^n f> £û.*.qI iOD sTÛ^^ÎO^^

« (Ji/f /i/ (KT i';(iti\"Ai\ à SCS réiK'rrs pi'ri's Sj)irilu('ls Georges, r/idrénu/ue (rAiiiido cl FAddliiis (ncliiinandrite \di( monastère (le Zonqetiiii {•Z)\, Lnznre risiteiir, ainsi quaif viniérable Anaslase et à hais les frères. »

(V' texte ne inoiitre-t-il pas que le num de l'auteur était sur le feuillet précédent et que cet auteur ne peut être qu'un simple moine du monastère de Zouqenin? C'est ce nom quÉlisée trans- crivit à la suite du sien {?>).

Après cette élude sur la lettre attribuée à Josué le Stylite, fen arriee èi naaifrer i/ae ccf/c Icllre lierait dèjèi être insérée dans ritist(dr<' de .lean d\[sie.

T'Dcnys lui-même nous l'apprend, car il nous dit, dans un texte que j'ai cité, qu'il tire sa troisième i)artie de Jean d'Asie. Or la lettre de .losué est située dans la troisième partie.

Denys disait en même temps qu'il empruntait sa première partie surtout à Eusèbe, et MM. Siegfried et Gelzer qui l'ont étutliéc ont pu dire : (hnnia Euscbiana esse videbis^ nonnullis faua'ii idinnde adnii.rtts { 1); il disait aussi qu'il empruntait sa seconde [)artie, laquelle comprend 17 feuillets, à Socrate; et j'ai pu constater qu'à peu près tout est tiré de Socrate. Nous devons donc le croire aussi quand il nous dil qu'il tire sa troisième partie de Jean d'Asie. S'il y avait inséré lui-même la lettre de Josué, laquelle comprend T.") feuillets (presque le double de So- crate), il nous en aurait averti.

2" Jean d'Asie nous apprend aussi que la lettre de Josué a été transcrite par lui, et il nous l'apprend par trois fois.

J'ai annoncé en effet qu'une simple comparaison avec les

(1) Assi'iiiaiii. //. II.. II, p. '.l'.i.

(■J) Ceci u'i'sl iiKs dans 11' tcxto; mais |)<'ii\s nous appri'iid ailleurs (priûilaliusciait aliirs (lî.'i) airliimauili-iti' df /.ou([('iiiii. Voir quatrii'iin' partie, i-d. Chaliut, p. I(i."!.

(i!) AjiHiiuus (pic la (piatiirinc partie publiée par .M. Clialiol di'iiolc liicii la largeur de \ ne ol le sens liisloci<|ue et critique qu'on peut attendre» d'un slylile. .l'ai di'jà annonct- dans le llnllahï crilique <lu vTt janvier 1S'.»7. que .losui'. slylile de /.iin(|cnin, Tdait TanU-ui- do la chronique atlriliuée à Iteiiys de 'l'ell- niahré, l'i l'crile eu 7(0.

(1) Kiiscliii iii/iniiiii/i cpilo/nc... l.ipsia', iSSi, in-1", i'i'i'face.

oi\it;\T (aiKi;rn;x. 4

50 HKVIK DK l'OKIK.XT CHRÉTIEN.

textes édités par M. Land montre que Denys transcrit servilement Jean d'Asie, et le transcrit au point de ne retrancher et de n'a- jouter aucun détail (1). Par exemple, s'il trouve ^ ioo,^^ou^; « nous l'avons dit » (Land, p. 298, 1. 11), il transcrit^ ioo,;,a^; (manuscrit syriaque, n" 284, fol. 174 v., 1. IG). Or j'ai trouvé de même, dans trois textes, dont deux sont très probablement de Jean d'Asie tandis que le troisième est certainement de cet auteur, les mots : « comme je l'ai raconté plus haut ».

J'ai le droit de croire qu'ici, comme quelques feuillets plus loin, Denys a transcrit fidèlement Jean d'Asie. Or les passages auxquels Jean d'Asie* renvoie sont dans la lettre de Josué, donc Jean d'Asie s'attribue cette lettre. Voici du reste ces textes :

^ol .).^9)-d )) <^^ )pc^ m .\Miy,o )) vi I >nl KjLJl

^^ ooi ^euwSi9 ""^«^^ ^^; \~-^ y^l ^; ojoi .yo^ >n\ nî\

. (2) ^oia;::^^

« En 810 vinrent beaucoup de sauterelles dans le paijs. Elles firent tout périr, comme nous Vavons signalé plus haut. »

)i/ K-.>_**1/ .vO-JL-D w^;J-a (811) )K 1»^ 0|J Oolo . . .

^^ ooi yr\, », jj sd/o |1/ .)^V^9 )*>)«< oto^A ooi yoou^oo

« Cette même année au mois de Konoun, on vit un autre signe dans le ciel du côté Sud-Ouest semblable à une lance. Certains rappelèrent un signe de perdition, et cl" autres une lance de guerre, mais nous avons raconté aussi tout cela ci- dessus. »

(1) Voir ci-(lossus, p. l:>, note 1. (•2) .Ms. 11° 284 , fol. 1 13. (:!) IfHiL, loi. M3 v.

,o

ÉTUDE SUR LES PARTIES INÉDITES. 51

V^^-oD .).V°>^/ a.:)Cu«o ^Lbol .)^.i^^^v j^fJ^ or>°>t; M^^^^-^

^.v>.«o ^ .)-.w.^Vo/; )«.VjO^Ooj JJaxûo)-s -OK^^ ©V^Ji'/îO yoS^ JKjL^asiK^ )l.a^Vo/9 ^ju>q^9 Iv^ocl^; )— «V^! \Oo^^ . )V-a^,x ^-^itJti voonio Q^^v-oo )tL^\ n^col ^Vl voot..»^^

.«.«0190/0 ]11 ^^b« sa/ ^9 ot m )-o2>oooiV aji^9j/o )-«,g>yLao <• ^ )oO| VU1J19 ^^«^>^ ^^9 l^^ yJl . )»«JfLw. N > ^\ QJXJio

(l)),».:>o> ?> )-sQ.t ..\ )..<v^M Ji'V^/ W )^^>JL& jfOi^ ^9 iooi

« Lan 814 (503), Kavad prit Amid et Théodosiopolis, dont il tua ou emmena en captivité les habitants. A Amid, il so)^- tit 85,000 morts par la porte du Nord, sans parler de ceux qui sortirent par les autres portes et furent jetés dans les citernes et aqueducs ou furent enterrés dans Vintérieur de la ville. Dans Vécole des Ourtéens^ pendant que tous les moines du monastère de Saint-Jean des Ourtéens faisaient l.office {des morts), deux soldats entrèrent, en tuèrent quatre-vingt- dix et emmenèrent le reste en captivité. Cette même année, les Grecs et les Perses combattirent à Tell-Besmé et les Grecs furent vaincus, {les Perses) attaquèrent aussi Tela et Édesse et pillèrent le pays de Harran, comme nous l'avons écrit ci-dessus. Il y eut cette même année un autre signe sembla- ble à un obscurcissement dans le ciel. »

J'ai dit que ce dernier texte est certainement de Jean d'Asie, car il renferme au milieu, sur son monastère de Saint-Jean, un fait qui lui est tout personnel, il nous raconte (Land, II, p. 282) comment il l'apprit à Jérusalem d'un vieux moine échappé au massacre.

(I) Ms. no m\, fol. 144.

52 REVUK DK l'oRIEXT CHRÉTIEN.

On peut se demander seulement pourquoi Jean d'Asie résume ce qui est raconté dans Josué. 11 faut remarquer qu'il résume seulement quelques faits et en ajoute d'autres. On comprend qu'il ait voulu faire œuvre personnelle sans se borner à trans- crire une lettre, d'autant plus que les longueurs et les répétitions ne semblent jamais l'effrayer (1).

Voici, pour terminer, un résumé synthétique de la longue discussion précédente.

Vers l'an 518, Sergius, archimandrite du monastère de Saint- Jean à Amida (2), écrivit à un professeur d'une école d'Édesse avec lequel il avait été très lié, pour le prier de lui raconter les calamités qui avaient affligé la Mésopotamie quinze ans aupara- vant. Il voulait consigner ce récit dans les archives du monas- tère, lequel était de nouveau en pleine prospérité, pour servir à l'instruction et à l'édification des générations à venir. Son ami lui répondit et lui promit même une nouvelle lettre sur les années de paix et de prospérité qui avaient suivi la guerre de Perse. Mais la persécution de 521 arrêta la seconde lettre et fit même oublier la première, jusqu'à ce que Jean d'Asie la retrouva dans une visite qu'il fit à son ancien monastère et jugea bon de l'insérer dans l'histoire qu'il rédigeait, bien que les idées de cette lettre ne fussent pas toutes très jacobites. Son histoire ter- minée, il envoya un hommage d'auteur à son ancien monastère de Saint-Jean près d'Amida et, vu les bons rapports qui régnaient entre ce monastère et celui de Zouqenin situé aussi près d'A- mida (3), une copie de la seconde partie de l'histoire fut faite pour celui-ci.

(1) Voir son récit sur la peste de 544, Land, Anccd. Syr., II, p. 305-3-^5. De- même les deux destructions d'.\ntioche, p. "299. 1. 1-9, et p. 299, 1. 9, à p. 301, 1. 3. sont un même événement (le cinquième tremblement de terre suivi d'un incen- die) que Denys, c'est-à-dire Jean d'Asie, donne deux fois à quarante pages de distance. Le copiste du ms. de Londres, a mis les deux récits à la suite. Voir aussi même tome, p. 203 : « Bien que j'aie déjà raconté cela, il m'a paru bon do le mettre encore ici. » Enlin, c'est ainsi (ju'après avoir parlé de Siméon de Beth Arsam (cité en Ass., B. 0., I, 241), il en parle à nouveau quatre-vingts pages plus loin, et transcrit sa lettre sur les martyrs hymiarites comme il avait trans- crit celle de Josué. (Voir B. 0., I, p. 359-385.)

(2) Voir Land, II, p. 284-285. Ce sera encore, si l'on veut, le Sergius d'un mo- nastère voisiii d'Amid, qui vint mourir à Constantinople dans le monastère de Jean d'Asie (Land, II, p. 230) et put lui porter sa correspondance.

(3) Voir Land, II, p. 279. Un archimandrite du monastère de saint Jean avant

ETUDE SUR LES PARTIES INEDITES. O.)

Or deux cents ans plus tard, vers 775, se trouvait à Zouqenin un certain Jo^ué qui était prêtre et s'était fait stylite. Pour oc- cuper son temps, entre ciel et terre, le saint homme étudiait la bibliothèque du couvent; il posséda bientôt la Bible et Jean d'Asie par cœur. Il lui vint alors à l'esprit de raconter tous les maux que du haut de son observatoire il avait vus fondre sur le pays d'Amida, ou que lui avaient contés de pieux pèlerins.

Mais une histoire qui se respecte ne doit rien ignorer; elle doit contenir tous les événements survenus depuis le commen- cement du monde : Josué commença donc une histoire univer- selle. Plein d'un beau zèle, il ne voulut pas se borner aux faits que rapportait Eusèbe, il compila la bibliothèque du couvent pour leur ajouter des récits plus merveilleux les uns que les autres (1). Mais, la première partie faite, son zèle de compila- teur était tombé, il fut donc heureux de trouver un résumé de Socrate qu'il n'eut qu'à transcrire (2), et il mit à la suite toute la seconde partie de Jean d'Asie textuellement, y compris la lettre adressée jadis à Sergius et une lettre adressée par Siméon de Beth Arsam à un autre Siméon, abbé de Gaboula (3).

Il aborda alors la dernière partie et y consigna d'abord les récits que lui firent les anciens du monastère avec les dates ap- proximatives qu'ils purent^ lui fournir. Il raconta ensuite ce qu'il avait entrevu et donna alors libre cours à ses réminiscences de la Bible et de son modèle Jean d'Asie, dont il exagéra encore les défauts. L'ouvrage terminé il le dédia à ses supérieurs et aux frères qui l'avaient aidé à le composer.

Telle est, présentée sous une forme un peu pittoresque, mon opinion sur la composition de la chronique trouvée par Asse-

obtenu do l'empereur un don de certaine lorèt, en d(Hina la nioitic- au monas- tère de Zouqenin qu'il aimait beaucoup.

(1) Voir éd. Chabot, Prof., p. xx\, et Sio.yfriod ot Golzer, loc. rit.

(2) Car je ne crois pas <|uo lo rôsumo do Socrate soit l'œuvre de Den}'s. 11 a le trouver tout l'ait. Peut-être était-ce aussi le premier livi'o do Jean d'Asie, l'ar Michel le Sj'rien nous apprend que les trois livres de .lean d'Asie s'éten- daient do Constantin à Maurice, les deux premiers doivent donc s'étendre <le Constantin à Justin 11, comme les seconde ot troisième parties do Donys ; 2" il n'y a aucune séparation entre la seconde ot la troisième i)artie de DiMiys. Il semble avoir transcrit à la suite. Ce n'est encore toutei'ois qu'une conjec- ture.

(3j Car je crois que cette lettre était aussi en Jean d'Asio.

54 UEVIK DE l/niUK.XT CHRÉTIEN.

mani; mais il est clair que je n'attache d'importance qu'aux trois faits nouveaux que j'ai démontrés, à savoir : rien dans la lettre du prétendu Josué, pas même la note ajoutée beaucoup plus tard par Elisée, ne nous conduit à l'attribuer à un stylite de Zouqenin; tout dans la chronique trouvée par Assemani nous conduit à lui assigner comme auteur le prêtre Josué, stylite de Zouqenin. Enfm la lettre attribuée par Assemani à Josué a été écrite longtemps après 506, et avait peut-être déjà été transcrite par Jean d'Asie dans le second livre de son histoire.

Voici maintenant quelques mots sur l'étendue de ce second livre de riiistoire de Jean d'Asie.

Il occupe 205 feuillets dans la transcription de M. l'abbé Mar- tin (1), dans laquelle un feuillet fait à peu près une page des Anecdota de M. Land. Le contenu de près de 150 de ces feuillets a été publié, à savoir 75 par M. l'abbé Martin et M. Wright (chronique de Josué), 50 par M. Land (2) et une vingtaine par Assemani (3). Il ne reste donc qu'une cinquantaine de feuillets inédits; encore, la plupart ont-ils été analysés par Assemani au t. II de la Bibliothèque Orientale, p. 85-90. V Orient chré- tien publiera prochainement une analyse détaillée de ce second livre de Jean d'Asie avec quelques extraits tirés des passages inédits. Il ne restera plus après cela qu'à donner une édition définitive de l'ensemble. Peut-être ce travail sera-t-il fait par M. l'abbé Graffm.

II

ANALYSE DE LA SECONDE PARTIE.

Elle occupe les 47 premiers feuillets de la transcription de M. Martin, ce qui ferait à peu près 47 pages des Anecdota de M. Land. Elle débute au fol. 4 par :

(l) BibL Xat., fonds syriaque, ms. 11° '^84.

(■>) Land, Aneal., II, p. 289-330 et 385-39-,'.

(3) BibL Or., I. p. 341, p. 409, p. 359-387: t. II, p. 48-53, etc., etc. Car Denys est cito un peu partout. Il était l'un de ces livres de chevet qu'Assoniani a d<'- coupés pour faire sa Bibliothèque orientale. Son nom ne vient pas moins de trente-sept fois dans les quatre-vingt-dix-sept premières pa.i^es du t. II, il n'est cependant pas question de lui. 11 est regrettable, qu'au lii'u de travailler -àvcc

ETLDK SUR LES PARTIES INEDITES. 5o

« Nous puisons maintenant dans Thistorien Socrate. Autre chose tirée de l'Histoire de Socrate. »

En ()10 (299) d'Alexandre le Macédonien roi des Grecs, Arius déchira l'Église disant... (V. la suite en Socrate, éd. Migne, col. 46, 1. 22, à col. 47, 1. 16).

Arius alla plus loin et dit : Si le Père engendre le Fils, comme celui qui est engendré a un commencement, il est clair qu'il y a eu un moment le Fils n'était pas, il s'ensuit donc nécessai- rement qu'il a été tiré du néant, puis viennent les noms des fau- teurs d'Arius.(Socr., col. 16, 1. 15-18.)

En 615 (304), l'empereur ordonna de détruire les temples et de briser les statues.

En 616(305), les Hymiarites furent convertis au christianisme par une femme captive (1).

Fol. 5. En 617, Constantin fait bâtir des églises. (Socr., col. 123, 1. 2-30.)

En 619 (308), les Indes furent évangélisées. (Socr., col. 126, 1. 10, puis tout le chap. xix.)

Fol. 8. En ce temps étaient célébrés Antoine le Mède (i-^) et Paul premier ermite, avec Alexandre patriarche d'Alexandrie, Jules patriarche de Rome, Eustatliius patriarche d'Antioche, ^ai^v^vœ/ patriarche de Constantinople. On remarquait encore les évêques Maxime de Jérusalem, Osius de Cordoue, ville d'I- talie (i-i4)^r) et Paphnutius, de l'une des villes de la Thébaïde.

En 619, mourut S. .i^cù^;^^! patriarche de Constantinople et saint Patrophilus le remplaça.

dos ciseaux, Asscuiani n'ait pas employé sa vaste érudition à nous donner (lui'l- (|ues lionnes éditions, car son travail est coniplètenient à refaire : tous les au- teurs ipTil a ('tudiés ont ou devront iHre réétudiés et édités par nous.

( 1 ) VTt-JSA-ï JJSÛV

En Socrate, col. l.">0, une rcniine captive convertit les llK'riens du l'onl-Kuxln. Item lîai- llehreus. C. S., éd. Hedjan, p. (in. j. H, ('"crit les Ibériens. Les liyiuiariu's iloivent désigner ici êÔvri 'IvSûv twv àvooTipw. (^Socr., col. R'G.)

56 i!i;vri-: m: i.'ohiknt chiîktiivn.

En G21 (310), ily eut un grand treniblcMnent do terre qui occa- sionna de grands dégâts en beaucoup de pays.

En G21 (313), il y eut une guerre entre Licinius et le parti de Constantin (Socr., col. 31), 1. 9--20, et cli. iv) (1).

Fol. 9. Histoire de Manès (Socr., col. 135 à col. 130, 1. 8).

Fol. 11. En 037 (3,-2()) (2), se n'unit le concile de Nicée. Principaux évêques; mais le plus remarquable fut le courageux Athanase, diacre d'Alexandrie. Il rejeta de l'Eglise Arius et ses partisans comme Théognis de Xicée, Maris de Chalcé- doine, etc.

En 6'M (32G), mourut saint Alexandre, évêque d'Alexandrie; il eut pour successeur son diacre Athanase (3>).

En G39 (328), mourut Patropliilus, patriarche de Constanti- nople; saint Alexandre lui succéda.

En 640 329), un concile se réunit à Antioche et déposa Eus- tathius, évêque d'Antioche; il y eut alors une sédition et peu s'en fallut que toute la ville ne fût renversée et détruite (4). Le siège d'Antioche fut vacant durant huit ans.

En G41 (330), il y eut un tremblement de terre.

En 64 [3] (33,2), Aitallaha fut évêque d'Édesse (5).

En 642 (331), Constantin fit ses enfants Césars.

En ce temps-là étaient dans l'Eglise Eusèbe évêque de Xico- médie, et Théognis de Nic('e, lesquels, au lieu d'être appelés évê- ques, devraient être appelés démons et antéchrists à cause des schismes, des disputes et des maux nombreux qu'ils introduisi- rent dans la sainte Eglise et dans le peuple de Dieu. Ils accusent Athanase (G).

En G4.J (334), un concile se réunit à Tarse [.a^it^]; l'empereur le transféra à Jérusalem pour consacrer l'église qu'il venait de faire bâtir et pour examiner les accusations portées contre Athanase (7).

(1) Dony.s fait cnsuitiMiiourir Licinjuïs en (i-,*-J (;J11). ci' ([ui ik' cnuconlo pasnvi'i la date prôcôdonto.

(2) Socr., col. 1 lu, donne (;:!(•).

(3) Titre d(^ Socr., I, ch. x\ .

(4) C'est le titre duch. xxiv, I. I de Soci-ale.

(5) V. Chron. iVÉdcsse, éd. Ilalliei', xiv, sous l"an (i:!t).

(6) Socr., I, xxvn.

(7) Socrate donne Tyr au lieu de Tarse. I, cli. xxvui et xxxiii.

KTIDK SLI! I.KS l'ARTlKS INKDITKS. 0/

En G 11 {o3'.)), la nouvelle Jérusalem fut bâtie par Hélène, femme de Constance et mère de Constantin (1).

En G IG (o3Ô), saint Atlianase fut exilé (2) non à cause de la foi, mais par la rancune des évèques qui lui reprochaient de ne pas recevoir Arius.

Fol. 11. L'an G-IG (:{35), Arius fut reçu dans l'Église et le roi ordonna à Alexandre de Constantinople de le recevoir dans sa communion. La suite est en Socr., col. llô, 1. 17, jusqu'au chap. xxxiii, puis cli. xxxviii, 8'' ligne, jusqu'à la mort d'Arius. Denys ajoute : Tel fut l'effet de la prière d'Alexandre.

Fol. 15. En G 11) {-V-'iS), mourut le grand Constantin, et ses en- fants lui succédèrent. Il vécut G.j ans et régna 3.} ans. La même année mourut Jacques de Nisibe (:]).

En CCtO (33î^)), Atlianase rentra à Alexandrie Cl).

En ()51 (31t'), mourut Eusèbc de Césaree; Acacius lui suc- céda (.■)).

En G5-2, mourut saint Alexandre de Constantinople, les par- tisans d'Arius lui donnèrent pour successeur Macédonius et les autres nommèrent Paul (G).

En 653 {''ii-2), Paul fut chassé; on mit à sa place Eusèbe de Nicomédie (7).

En Cr» 1, cet Eusèbe rassembla un concile à Antioche et alla contre la foi de Xicée (8;, il chassa Athanase d'Alexandrie et le remplaça par Grégoire.

En G.")."», mourut Eusèbe et tout le peuple rappela Paul. Les Ariens nommèrent Macédonius (0).

En G57, Al.iraham fut évéque d'Edesse, et bâtit FÉglise des confesseurs (lo).

En GGU, les villes d'Amid et de Telia furent bâties par Cons- tantin le Jeune (11).

(Ij Soci-.. Cl A. 1-J-J. i'"J) Soci-.. I. \x\v. (:!i 67(/«;/.(/7-.''/..\Mi:Sii(i-.. i,.N\\i\. .Mriiic dale daiislc ms. add. 14(J42 duBrit. Mus.

(I) (."ji (Cl) (7| (N) l'.i) siiiit les tilii^K^lcschapitrosiii, IV, vi, vu, viii et MI du livre 11. (Iii l'hron. ilh'ilrssi'. wiii, DU ti-oiiv. Toi. ir>, dans lo lus. add. lAGAi : 4^ Cvi»»©

cniio Ua;^, )i.»û_»o ^»a^ \is owo »w'^l uwîoI» «3/ low MM. Wright et Ilailior liliirciii dniic ;'i tiiM coui' l'ijlisc ail sud-(iu('si d'Édcssc, j'ajoute encore que dans le uiènii' niN, inl. 1 1 le sui-i(»cur di' pao, (|ui tcnniue to ^rrtnrfe Église d'Edesse, est aiipi'li' Lo;>M. (l!ar Ili'l)i'ciis (•ciii ^o^a d la Chroniijue d'Edesse ^).

(II) C/iroii. d'h'ilcssc, xix-.w.

58 RKVUK DE l'ORIKXT CIIHÉTIKN.

En 661 (350), il y eut une guerre entre Constance et Constan- tin le Jeune.

En 662, Hermogène fut chargé par l'empereur de lui amener Paul et fut tué par le peuple (1).

En 663, les ariens chassèrent Grégoire d'Alexandrie et le remplacèrent par Georges (2).

En 664, Paul quitta Constantinople et l'empereur le remplaça par Macédonius. Le jour de son intronisation 3.150 hommes du peuple de Constantinople furent tués (3).

En 667 (356), eut lieu le concile de Sardique (4). Il rendit leur siège à Paul et à Athanase.

En 670 (359), Vetranio et Maxentius tuèrent Constant à Rome. Cette même année, Paul et Athanase partirent pour l'exil. Ceux qui conduisaient Paul l'étranglèrent dans la ville de Cyzique (5) , puis vient Socr., col. 270-271,302,331 et 294.

En 672 (361) concile de Milan (Socr., 1. II, ch. xxxvi).

En 673, Macédonius fut chassé. On mit à sa place saint Mé- lèce qui occupa plus tard le siège d'Antioclie. Cette même an- née mourut Constantin, et Julien lui succéda. Hérésie d'Apolli- naire (Socr., col. 365).

Fol. 18. Hérésie de Macédonius (col. 359, 1. 15-22). Per- sécutions contre les fidèles sous l'empereur Julien. Temple de Jérusalem (Socr., col. 430, 1. 17, à la fin). Julien, oncle de l'em- pereur, meurt pour avoir touché les vases sacrés de l'Église de Jérusalem. Évêques célèbres à cette époque.

Fol. 20. En 674 (363), Julien descend chez les Perses (6) et ravage le pays de Nisibe jusqu'à Ctésiphon de Mésopotamie, il enlève beaucoup de gens qu'il envoie dans les montagnes m^x,; il est tué par une flèche. Jovien lui succède, fait la paix, et donne Nisibe aux Perses. Les habitants de Nisibe allèrent à Amid et l'on construisit un mur à l'Occident de cette ville.

En 675, conciles d'Antioche (7) et de Gangra (8). Cette même année mourut Jovien. H eut pour successeurs : Valentinien à

(1) (2) (3) (4) (5) sont les titres des chapitres xiii. xiv. xvi. xx et xxvi du livre II.

(6) V. Chron. d'Éd.., xxvi.

(7) Socr. col., 451.

(8) Socr. col. 351. Il y a controverse au .sujet de IN'poque de ce concile. Hcnys le place, on le voit, en 3(34.

ÉTUDE SUR L-ES PARTIES INÉDITES. 59

Rome et Valens, son frère, à Constantinople (1). Cette même an- née Procope se révolta à Constantinople. Il y eut aussi un vio- lent tremblement de terre (2).

En 676 (365), la mer inonda plusieurs villes (Socr., 1. IV, cli. m, dern. phrase).

Fol. 21. En 677 (366), fut tué le tyran Procope (3).

En 678, Valens exile les évêques orthodoxes.

En679, tremblements de terre (Socr., 1. IV, ch.xi). Cette année mourut Julien le vieux (4). Schisme d'Eunomius (Socr., col. 474, au bas) (5).

Fol. 22. Les orthodoxes persécutés par les ariens envoient 80 députés pour demander justice à l'empereur. Celui-ci or- donna à Modeste de les faire mourir, on les embarqua dans un navire auquel on mit le feu (6). A cette époque il y eut une grande famine en Phrygie.

En 687, Pierre d'Alexandrie et avec lui tous les moines furent persécutés par .m^joi d'Antioche (7) et Lucius d'Alexandrie, ariens. A cette époque étaient célèbres les moines Ammon, Pior, Isidore, Pambos, Pierre, Marc (8).

En 684, mourut Valens (9), et Valentinien, fils de son fils, lui succéda : En 684 (373), mourut saint Éphrem, le 19 de Khaziran (10).

En 686, guerre entre les Romains et les Goths (II).

En 687 (376), guerre entre les Romains et les Arabes sur les- quels régnait Moavia.

V. Socrate, 1. IV, ch. xxxvi.

Fol. 24. En 688 (377), Lucius fut chassé d'Alexandrie. Pierre reviut d'exil, mourut peu après et saint Timothée lui succéda.

(1) Chron. d'ÉcL, xxvii.

(-2) (3) Socr. IV, ch. m et v.

(4) Ou Julien Sabas, moine célèbre. V. Bar Ilebr., Chron. eccL, col. 85, Chron. d'Éd., XXVIII.

(5) Item B. U., Chron. eccl., col. 102.

(6) Récit analogue en Bar Ilebr. Chron. eccl, col. 108. Denys suit Socrate, l. IV, ch. XVI, de plus près.

(7) Livre ««»a*loi. Bar. Hebr., C. E., col. 112.

(8) Socr., IV, xxiii.

(9) Lire Valentinien, Socr., IV, xxxi.

(10) Pour Bar Hebr. le 18 khaziran 682. La date de Denys est celle de la Chroni- que d'Édesse et d'Élio de îs'isibe citant .Jac(iues d'Édosse.

(II; Socr., IV, ch. x.xxv.

60 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

En 689 (378), les barbares ravagèrent la Thrace et tuèrent Valens. Gratien lui succéda et s'adjoignit Théodose le Grand. Cette année tous les évêques revinrent d'exil et reprirent leurs églises (1).

En 690, les barbares attaquèrent Constantinople (2).

En 693 (382), un concile se réunit à Constantinople. Évêques célèbres. Partage des patriarcats (3).

En 694, mourut saint Mélèce à Constantinople, on porta son corps à Antioche et Flavien lui succéda. Cette même année l'empereur fit porter à Constantinople les os de l'apôtre Paul.

En 695, Théodose bâtit Reschaina de Mésopotamie (4).

En 698, Théodose tua le tyran Maxime.

Cette même année mourut saint Eulogius, évêque d'Édesse; Qouro lui succéda (5).

En 699, tous les temples d'idoles furent détruits à Alexandrie par ordre de l'empereur (6).

Fol, 26. En 700, on supprima les prêtres chargés de la pé- nitence et on décréta que chacun s'approcherait des sacrements selon sa conscience (Socr., col. 618, 1. 10-13) (7).

En 70], il y eut des troubles dans l'Église à propos de la Pâque.

En 702, régna Honorius.

En 703, Eugène se révolta. Il tua l'empereur Valentinien en 704 (8).

En 705, Théodose attaque Eugène; puis vient Socrate, col. 651, dernière ligne, jusqu'à la fin du chapitre.

En 706 (395), mourut Théodose et ses fils prirent le pouvoir. Vient ensuite le récit de l'invasion des Huns :

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(1) Socr., IV, ch. xx.wiii, et V, ch. ii.

(2) Socr., V, I.

(3) Bar Hébrous, Chron. eccl., col. 110, suit Socrato, 1. V, ch. viii, de plus près que Denys. Celui-ci nous dit que Damase de Rome héritait de la primauté de Simon Pierre.

(4) Chron. d'Éd., xxxv.

(5) Chron. d'Éd., xxxvu, xxxviii.

(6) Socr., V, XVI.

(7) In Bar II., C. E., col. 118.

(8) Socr., V, XXV.

ÉTLDK SLK I.KS l'AHTIKS INÉDITES. 61

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(1) V. Josiié l(> Stylitc, M. Wv. IX. II y ost dit (m'en 707 toute la Syrie fut livrée aux Iluns par la traliison du préfft Kulin et la faiblesse du général Adaï. En Bar Ilebr, l'invasion a lieu en 708. (C/u'oh. Si/r., éd. Hedjan, p. G8). Voir aussi Land, Anecdola Si/r. I, p. 108. C2) Lire vjW; on a ici la définition de la r('gion appelée Uoij \ya.y, {'■]) Lire *^*l* : ne sei'ait-ce pas le Zaid (fl), Castruiu, d'Assemani (Disserf, de Monoph.) "?

(4) Bar Ilebreus (Chron. Eccl., I, col. GIG) mentionne le paj-s appelé _»*ll» U***. se réunissent deux fleuves le I^N et le laoaL.^»^. Ce dernier lleuve serait la par- ti(> orientale de l'Euphrate, le Mourad-tchaï; Dcnys le connaissait bien, car il le mentionne deux fois dans la quatrième partie (trad. Chabot, p. 12 et 89).

(5) Il y a un village nommé Égil, sur le Tigre, au nord d'Amida.

(G) Ce mot est donné comme douteux pai" U. Martin. Je pi-opose de lire IVoioti. (les aqueducs).

02 RKVUK DE l'OHIKNT CIIHKTIKX.

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En 707 (39G), mourut Nectaire, évêque de Constantinople, et saint Jean lui succéda. Vient ensuite Socr., liv. VI, commen- cement du ch. III.

En 708, Tliéodose fut évêque de Mopsueste et Maxime de Sé- leucie. Alors était célèbre le docteur i.v^m^%, fils de la sœur de saint Éphrem (1).

En 709, le peuple d'Alexandrie se souleva (Socr., liv. M, ch. Vil).

En 711, Jean de Constantinople quitta son siège (Socr., 1. VI, ch. xix). Il y eut cette année une forte grêle comme on n'en avait jamais vu (2).

En 720, mourut l'empereur Arcadius; Théodose le Jeune, son fils , lui succéda.

En 721, mourut saint Théophile, patriarche d'Alexandrie. Saint Cyrille, son neveu, lui succéda (3).

En 723, mourut Diognis d'Édesse et saint Raboula lui suc- céda (4).

En 724, au mois de nisan, Édesse fut inondée (5) :

V-^^ v^oijo/ j^v^9 )ju/ v^ v*r-^ ) > » oo )-â9oV l'sA» )ooi o ^ .lO ..I9OU9 oiJ^9 s^oio I n On v> v^K^d/o I o.r!s^; ) i| >^ -^

(I ) Cliron. iVÉd., xi.vi-xi.vii.

(i) liai- IIol)r. (Chron. Si/r., éd. licdjan. p. ()!•_) aJuiiliMiiu' cotlo iirrlo tiialeslliins i|iii avaient jiassc le Danube. 1.'î) Cr. Chron. d'Iul, i.. (1) cr. Chron. dluL, i.i. {h) C/iron. d'Kd., u\.

ÉTUDE SUR LES PARTIES INÉDITES. 63

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)t>a.>i> .1» > »ot\'> jlcLd^o jjuuJLdo ) I » if>o ) nnVoQ )K^ oj^cl^ y ^^^ \ .1 >^^-^ ^0 V-^K^ vd{ t-d . ) » I y I *>; yoot.» .»»-«^»

Fol. 30. Conversion de païens (Socr., liv. VII, ch. iv).

En ce temps le prêtre Sanbatius (Ia66aTioç, Socr. VII, v) excita des troubles dans TÉglise à cause de la Pàque.

En 725, Marutha fit la paix entre les Romains et Yezdegerd (Socr., col. 751); un synode perse se réunit à Ctésiphon sous la présidence de Marutha et de Jaballaha, catholique de Ctésiphon, et confirma la foi de Nicée (2).

Fol. 31. En 728 (417), Alaric dévasta Rome (3).

En 730, les Juifs firent périr beaucoup de chrétiens à Alexan- drie (4).

En 732 (421), les chrétiens furent persécutés en Perse. En 535, guerre entre les Romains et les Perses :

(1) vû^^L (?)

(2) Socratft ne niontionno i^asco concile. On lit ins. syr. n" 332 : « Canons portos par Marutha, évoque de Maipherkat (|iian(l il fut envoyé en ambassade chez les Perses du temps du roi Yesdej^^erd et d'Isaac catholicjue de Séleucie et de Ct(''- siphon. Un premier synode est tenu par Isaac en 410, et un secon<l pai' Jabal- lalia 1" en 420.

(3) Socr., VII, X.

(4) Socr., VII, .Mil.

61 REVUE DE L ORIENT CHRETIEN.

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(1) Le trait (rAcae{> (>st (mi Soerat(>, 1. VII, cli. \\i: le ivsto «lu récit est un i-ésuu (les chapitres \\m et \i\. (-2) Adde »=>V (o) 0£iô TVjv oXr,v Tou 7ro),3[j.o'j àvaôjî; éXniSa.

ÉTUDE SUR LES PARTIES INÉDITES. 65

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(:i) liuhraiu N'dour (1:^0-138), appcli' par liai- Ilcbi'ous s^vijo {C/n-oii. Si/r.. ihl. Bfdjan, p. 7(J).

ORIEM CtIHt;TIE>. 5

GG REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Au fol. 33 commence l'histoire des huit enfants d'Éphèse éditée par M. Guidi, d'après deux mss. de Londres, avec les va- riantes de Denys (1).

Fol. 43. ffélion, en 737, va en Mésopotamie (Socr. , col. 779 et 782).

Fol. 45. Récit de Pierre l'ibérien (2) sur Nestorius :

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(1) Tesd Orionlall incdill soprn i sctli donnianli di Efcsu, Rcalo acadomia dci Lincoi anno ccl.wxii, 1884-1885.

(i) Voir la vio de Piorro ribérit<n écrite par l'un do ses coiiipagnon.s ot puljlic(> parRich. Haabc, toxto ot trad. I.oipzig, 1895, in-S". ]\Iai.s il fut ôvôqiio jacobito ûo Maioiima, port do Gaza ot non d'Apaméc. Il (Hait supérieur d'un nionastoi'o onti'o Maiouniaot Gaza. On ne mentionne aucun écrit do lui. Mais ses discii)los ont écrit ses actions ot ses récits.

ÉTUDE i^lR LES PARTIES INÉDITES. 67

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^^o sjkJJk )»^CL^; oi^^iro (Fol. 46) ^m^ ^^ ♦yO.» >r> n i^N

>0,-O ^^ )-j/ sSjo ^^>JS^^.2>» ^^Ol K^)^K-M3 .OlloâioA ^^ ^t-^^p-* OLdOd ^f .^"^.^JO >^V^ )~JL.30| ^^^>^.00( pot

En 744, se réunit le saint concile d'Éphèse l'on anathéma- tisa Nestorius parce qu'il ne voulut pas se rétracter (1). Les chefs de ce synode étaient saint Cyrille d'Alexandrie, Memnon d'Éphèse, xv.-.^. de Jérusalem, Jean d'Antiochc.

Alors étaient célèbres Raboula d'Édesse, Acace d'Amid et un autre Acace de Samosate.

L'an 746, mourut saint Mar Raboula d'Édesse; Ibas lui suc- céda. Celui-ci bâtit la nouvelle église qu'on appelle aujour- d'hui l'église des Apôtres (2); alors étaient célèbres Barsuma de Samosate et saint Siméon le Stylite.

Puis vient l'histoire des Juifs de Crète traduite de Socrate, VII, ch. xxxvii.

Un Juif se donne pour Moïse qui a fait sortir les Israélites d'Egypte et se dit envoyé pour leur faire quitter l'île. Il leur dit de vendre leurs biens (fol. 47), puis se met à leur tête, les conduit sur un rocher qui surplombe la mer, et leur ordonne de se jeter à l'eau. Ils le firent, et auraient tous péri si les chré- tiens n'étaient venus à leur secours.

En 747, mourut Maxime, évêquc de Constantinople. Son suc-

(1) Sori'., VII, xx.MV. (■■l) (Jliro)!. irh'il.. i.i.N.

GS RKVLE DE l'oRIKXT CHRÉTIEN.

cesseur Proclus ramena à Constantinople les os de Jean (Clirysostome), mort en exil.,

Viennent enfin quelques mots sur Jean. (Socr., VII, ch. xxni) et sur la destruction de ses troupes (VII, ch. lxiii).

Ici se terminent les emprunts faits à Socrate, l'auteur passe ensuite au second synode d'Éphèse, mais rien dans le ms. n'in- dique la fin de Socrate. On ne trouve de même aucun renvoi à à l'exception du titre que j'ai donné au commencement.

F. Nau.

LES

SOUVENIRS DU CONCILE

DE FLORENCE*"

Il se tint à Florence trois conciles œcuméniques. Celui de 1439 est le dernier des trois et le plus célèbre. C'est le dix- septième des conciles œcuméniques. Il s'ouvrit en 1438, à Eer- rare, sous la présidence d'Eugène IV. Ce Pape y avait convo- qué les Grecs en vue de mettre fm au schisme d'Orient. Il n'était pas le premier Pontife qui fît des efforts en ce sens. Léon IX, Urbain II et Grégoire X avait déjà considéré la pré- paration plus ou moins lointaine de l'Union des Églises comme Tune des affaires de leurs pontificats. Les conciles de Cons- tance et de Bàle avaient de nouveau posé la question. Le Pape dut condamner le concile de Bàle comme attentatoire à son autorité; mais il reprit l'idée d'inviter à une assemblée œcu- ménique les patriarches et évêques d'Orient, et il ouvrit dans ce but le concile de Ferrare.

Les temps semijlaient propices pour entreprendre cette grande œuvre : l'idée de l'union s'était fait jour chez les Grecs; le dé- sir même leur en était né, car ils pouvaient attendre de leur rapprochement avec les Latins plusieurs bienfaits, dont le principal eût été d'augmenter* leurs forces pour résister à la poussée de plus en plus menaçante des Turcs.

(1) Dans un séjour d'une quinzaine que nous avons fait à Florence, nous nous sommes plu à recueillir les souvenirs du concile de 1439, que gardent les monu- ments ou les livres. Nous devons des remerciements à M. W. Chambers, qui nous a aidé de son érudition.

70 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Ils acceptèrent donc l'invitation du Pontife. L'empereur, Jean Paléologue s'y rendit en personne; quatre galères véni- tiennes vinrent le prendre à Byzance, avec son frère Démétrius le Despote, le patriarche de Constantinople et les dignitaires de l'Église grecque; ces personnages furent amenés à Venise et de se rendirent à Ferrare.

Le Concile s'ouvrit dans cette ville le 9 avril. Mais des cir- constances survinrent qui rendirent ce séjour dangereux. Les ennemis du Pape firent des progrès en Emilie, et Niccolo Pic- cinino s'empara de Bologne; la peste éclata à Ferrare. Après qu'on eut tenu seize sessions en ce lieu, le Pape, avec l'assen- timent de l'empereur et des Pères, transféra le concile à Flo- rence.

Il arriva lui-même le premier à Florence, le 22 janvier 1439, ayant suivi la voie de iModène et des montagnes (I). Il y fut reçu solennellement par Cosme l'Ancien, des Médici, le Père de la Patrie. Accompagné de trois cardinaux et d'un grand nom- bre de prélats^ il fut conduit à la salle pontificale qui avait été préparée pour lui à Sainte-Marie Nouvelle (2).

Le 13 février, le même Cosme alla à la rencontre du patriar- che de Constantinople, Joseph, qui fit son entrée dans Flo- rence entre le cardinal Colonna et le cardinal Fermano de Santa Maria in Via Lata. C'était, disent les historiens, un homme vénérable par sa vie et par sa doctrine autant que par l'âge et le rang. Le patriarche passa par la place de la Sei- gneurie, oii les Seigneurs siégeaient à une tribune (3); il enten- dit le discours que lui fit en leur nom et en grec, le secrétaire de la république Leonardo Aretino, et il alla loger dans la maison des Ferrantini, au quartier des Pinti.

Trois jours après, l'empereur Paléologue arriva. Les détails de la réception qui lui fut faite sont consignés dans une an- cienne chronique qu'a publiée Muratori (4) : « Le 14 février 1438 (5), dit le chroniqueur, vint à S. Gallo (6) l'empereur des

(1) V. Richa, Nolizic If^lnrlrhe dellc chloic fiorentinc. t. III, p. .'W-II.

(2) Richa, toc. c<7., VI.

(3) Italien : in rinr/hicra.

(4) Muratori, Annales, t. XXI.

(5) Stylo llorentin.

(G) San Gallo, porte au Noi'd-Est do Florence.

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 71

Grecs, avec une grande suite. Les cardinaux et toute la cour du Pape allèrent à sa rencontre. Il avait avec lui le cardinal de S. Angelo. Il suivit la voie de S. Gallo jusqu'au coin (1) à la paille; il tourna près de S. Giovanni (2) et au coin des Adimari, il arriva à la place de la Seigneurie, et de à la maison de Rodolphe Peruzzi, il descendit. La pluie trempa les cardinaux et toute la compagnie, les jeunes gens qui por- taient l'étendard et le manteau qu'avait endossé l'empereur, et ce fut cause de grand émoi. L'empereur portait un vête- ment de pourpre blanche (3) recouvert d'un manteau de drap rouge, avec un petit chapeau blanc pointu par devant, orné d'un rubis gros comme un œuf de colombe et d'autres joyaux. Le 16, on lui porta en présent de la cire, vingt flambeaux et torches (4), seize boîtes de dragées (5), trois tourtes de massepain (6), trois buires d'étain (7) pleines de vin et trois muids (8) de blé; rien d'autre, parce qu'il ne mangeait pas de viande (9).

« Le 4 mars 1438, vint le Despote, frère de l'empereur de Constantinople, qui entra par la porte de S. Gallo. On envoya à sa rencontre les recteurs (10) et divers courtisans, des joueurs de filre et de trompette et le bouffon. »

L'historien Domenico Boninsegni (II) raconte que l'empe- reur fut complimenté en grec, comme l'avait été le patriarche,

(1) Coin, italien : canto.

(2) San Giovanni, le baptistère.

(3) La pourpre, au moyen âge, ne désignait pas une couleur, mais une espèce de soie. V. Du Cange, Purjmra alba. On trouve aussi dans d'anciennes chroniques italiennes las mots cramoisi blanc. Ce mot cramoisi désigne une étoffe de soie. V. Du Cange, Cremasinus, Ermisinus, ital. : ermisino; fr. : armoisin, d'où est venu le mot armoiseur. L'étoffe appelée ermisino est celle qu'on vend aujourd'hui sous le nom de marcelline.

(4) Doppieri e torchietti

(5) Treggea.

(6) Marzapane.

(7) Slagnate.

(8) Moggia.

(9) C'est sans doute pour dos motifs do convenance personnelle que l'empereur s'abstenait de viande. Cette règle d'abstinence n'était généralement applicable en Orient qu'aux patriarches et aux archevêques.

(10) Les recteurs étaient les chefs des arts majeurs et des arts mineurs, c'est- à-dire des corporations dans lesquelles étaient groupés les artisans de Flo- i-ence.

(11) D. Boninsegni, Slor. Fior., 1. II, 69.

72 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

par Leopardo Aretino. La république, dit-il, assigna pour la résidence de l'empereur et de sa cour, du patriarche et de beaucoup d'autres prélats, tout l'îlot des maisons des Pe- ruzzi (1), dans le bourg (borgo) dit des Greci (2). Le frère de l'empereur habita le palais des Castellani.

Les Florentins se montrèrent très heureux de recevoir les Grecs; ce n'est pas, dit un auteur (3), qu'ils espérassent d'eux de grandes richesses, car ils venaient avec beaucoup de faste, mais peu d'argent, et défrayés par les Latins. Mais la République fut honorée d'entretenir à Florence les cours romaine et byzan- tine et un si grand nombre de prélats et de curieux. Les seuls évèques et théologiens présents des deux parts étaient au nombre de six cents (1).

La salle se réunit le Concile avait son entrée dans la rue délia Scala; elle communiquait avec le grand couvent des Do- minicains de Sainte-Marie Nouvelle. Elle était précédée d'un vestibule et suivie de la salle pontificale. Ce bâtiment paraît avoir été édifié par la République pour servir d'hôtel aux prin- ces et aux grands seigneurs, à une époque l'on attendait à Flo- rence la venue du pape Martin V. Ce pontife y logea en effet le 26 février 1418. Eugène IV, ayant quitté Rome en fugitif, habita une première fois ce palais en 1434. Nous avons dit déjà qu'il y vint loger pour le Concile.

A une époque postérieure, on destina l'édifice à faire partie du monastère des Nonnes chevalières que fonda Éléonore de Tolède (5), femme du grand-duc Cosme V\ Il fut alors par-

(1) Les Pcruzzi sont une ancienne et illustre famille de banquiers de Florence, dont la fortune est antérieure à celle des Médici. Leur palais était situé entre la Seigneurie et S. Croce. La rue qui mène de la place de la Seigneurie à la place S. Croce porte encore aujourd'hui le nom de Borgo de Greci. C'est la famille des Peruzzi qui a de nos jours relevé le nom des Jledici.

(2) Ce nom de Greci était celui d'une famille : il ne fut pas donné à ce quar- tier en mémoire des Grecs.

(3) UOsservalore fiorentino, terza edit., t. III, p. 135-14-2; Firenze, 1821.

(4) S. Sguropulo, Histoire du Concile de Florence.

(5) Les monache cavalière furent fondées par Éléonore de Tolède, femme de Cosme F"- de Jlédicis, à l'imitation de l'Ordre militaire des Chevaliers d(i Saint-Étienne, pape et martyr, fondé par Cosmè I" après la victoire de Marciano. Cette victoire décisive remportée sur Pierre Strozzi et les Français, dans la joui'- née du 2 août 1554 (fètc de saint Etienne), lui livra Sienne. Éléonore de Tolède eut seulement la pensée de cette fondation (jui fut réalisée après sa mort, en 1553,

LES SOUVENIRS DU CON'CILE DE FLORENCE. 73

tagé en trois étages. A la suite de la suppression des Chevaliè- res en 1808, il fut réuni au Couvent dominicain de Sainte-Ma- rie Nouvelle, et frère Tommaso Valori y installa une pharmacie célèbre. Aujourd'hui, la pharmacie existe encore, mais elle est sécularisée; on en visite les salles décorées avec un goût char- mant; on y achète la liqueur d'al-kermès et la poudre d'/- reos(l), naguère fabriquées parles moines. L'une des salles est ornée de fresques de Spinello Aretino (1333?-1410), antérieu- res au temps du Concile. C'est, dit-on, le reste d'une chapelle fondée en 1334 par Dardano Acciaiuli, et peinte avant 1405, par ordre de Leone Acciaiuli; le feu la détruisit en partie au seizième siècle (2).

Huit sessions furent tenues dans cette salle. L'ordre établi pour les disputes est rapporté par l'archevêque de Candie dans une relation de la Bibliothèque Vaticane (3) : « Plusieurs dis- cussions solennelles eurent lieu sur des articles divers. Six ar- gumentateurs désignés par chaque partie, s'asseyaient au milieu de l'assemblée, six d'un côté, six de l'autre, se faisant face. Un interprète siégeait au milieu d'eux, et rendait en latin et en grec ce qui était dit de l'une et l'autre part. Trois notaires, constitués pour chaque partie, enregistraient fidèlement tous les actes en latin et en grec. »

Dans ces disputes se signalèrent surtout : parmi les Grecs, Bessarion de Nicée, par son zèle en faveur de l'union, Marc d'Éphèse, par l'opposition opiniâtre qu'il y fit; parmi les Latins, le cardinal Giuliano Cesarini, le cardinal Giovanni di Ragusi, général des Dominicains, Don. Ambrogio Traversari, général des Camaldules. Matteo Palmieri, orateur de la Ré- publique et historien, fut présent à toutes les sessions.

La dernière session, se tint au Dôme, le 6 juillet, avec une très grande solennité. Le 4 juillet, selon le récit de Théodore Xan- topoulo (4), les Pères , étant réunis dans l'église de Saint-

par un bref du pape Clément VIII. (D'après VOsservalore Fiorentino, t. III, p. 128 à 134).

(1) L'iris [ireos] est cultivé sur toutes les collines qui entourent Florence.

(2) V. le Guide-Souvenir de Florence, par le D' Marcotti.

(.3) Citée par OrazioGiustiniani, dans la préface aux Actes de ce Concile publiés à Rome on 1638.

(4) Actes du Concile florentin de Théodore Xantopoulo, publiés en grec et on latin par Stefano Paulino et réédités dans la Collection des Conciles d'IIardouin.

74 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

François, près de la maison des Peruzzi, rédigèrent le texte du décret d'union; ce décret fut ensuite transcrit sur une seule feuille de parchemin à deux colonnes, et on y apposa la bulle de plomb du Pontife et la bulle d'or de l'empereur.

Le dimanche 5 juillet, l'exemplaire fut porté à l'assemblée des Pères grecs, par une députation composée de trois évoques latins et d'un protonotaire, chargée d'assister à la souscription des Pères grecs. Trois de ceux-ci firent défaut : l'archevêque de Stauropolis, opposant; Marc d'Éphèse, le plus tenace adver- saire de l'Union, et l'archevêque d'Héraclée, infirme. On porta à ce dernier, l'acte à sa maison et il le signa comme locum te- nens du patriarche d'Alexandrie. L'acte fut rapporté de chez lui à l'assemblée, les autres Pères le signèrent par ordre de préséance.

Le décret souscrit par les Pères grecs fut reporté dans les salles papales, étaient réunis les prélats latins, par une dé- putation d'évêques grecs choisis par l'empereur.

Le lundi 6 juillet, la promulgation solennelle du décret d'U- nion eut lieu au Dôme. Ce célèbre édifice était alors à peine achevé. La coupole avait été fermée en 1434, et Brunellesco dessinait la lanterne, qui n'était point commencée. Le cam- panile, terminé depuis un demi-siècle, se dressait à côté de la façade incomplète. Aux parois extérieures, on n'avait pas en- core ciselé les portes, qui apparaissent comme des bijoux au milieu de l'entassement des marbres. La nouvelle cathédrale avait reçu le nom de Sainte-Marie de la Fleur, par allusion au lis florentin que portait une statue de la Vierge, placée dans la façade. Toutefois, l'ancien nom de Sainte-Reparata se rencontre encore dans diverses chroniques. Eugène IV avait lui- même consacré l'édifice, dans un premier séjour à Florence, le 25 mars 1436. L'intérieur en était donc complet, et l'on pouvait en admirer l'austère magnificence : l'ampleur de sa nef et des travées gothiques, la disposition de son chœur dans l'octogone surmonté par la haute coupole, et, autour de ce centre, le développement majestueux de l'abside et des bras, dessinant la croix latine. Dans ce cadre d'une si haute reli- gieuse beauté, vint se déployer la pompe de deux cours, la solennité de deux liturgies; la diversité éclatante des costumes y mêla l'élégance d'Occident au faste de l'Orient; et l'on crut

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 75

que deux mondes allaient s'unir dans cette nef qui déjà unis- sait, en sa forme, l'art gothique alors triomphant à l'art des Grecs, prêt à renaître.

Le cérémonial dont on fit usage en cette mémorable assem- blée a été décrit par de vieux chroniqueurs qui ont joint à leurs récits des réflexions parfois naïves. Ciacconio en parle en ces termes dans ses Notes à la vie d'Eugène IV : « On avait placé sur l'autel les têtes des Saints Apôtres Pierre et Paul, apportées par le Pape dans sa fuite de Rome; entre elles deux, les Saintes Écritures. A quatre pas de l'autel, du côté de l'Évangile était le trône du Pontife et au-dessous, à un pas de distance, celui de l'empereur d'Allemagne absent. Suivaient des sièges pour 8 cardinaux et pour 2 patriarches latins, à côté desquels se tenaient les prélats ambassadeurs de rois et de princes. Ensuite, venaient 8 archevêques, 47 évêques, 4 généraux d'ordre et 41 abbés, tous de l'Église latine, formant un majestueux demi- cercle. De l'autre côtéi c'est-à-dire du côté de l'épître, on voyait le trône de l'empereur grec, très richement revêtu de pourpre et d'or, avec, à droite, un escabeau pour le Despote frère de l'em- pereur; tout auprès était le trône du patriarche de Constanti- nople (1), de 4 palmes plus bas que celui du Pontife, orné en rouge et recouvert de pourpre; et un peu en arrière de ce trône, on avait établi des sièges pour 2 vicaires de patriarches absents, pour 18 métropolites, 5 grands dignitaires ecclé- siastiques et 7 abbés, appartenant tous à l'Église orientale. »

Le récit de Vespasiano Fiorentino, est plus brillant et plus complet (2) :

« Ce matin là, dit-il, vint le pontife avec toute la cour de Rome et avec l'empereur des Grecs et tous les évêques et pré- lats latins à Sainte-Marie de la Fleur, qui avait été ornée avec grand appareil, et l'on avait marqué le rang que devait tenir chaque prélat. Le Pape siégeait du côté se dit l'Évangile avec les cardinaux et les prélats de l'Église romaine. De l'autre côté siégeait l'empereur avec tous les archevêques et évêques grecs. Le Pape portait les habits pontificaux, les cardinaux étaient en chape, les cardinaux-évêques avec la mitre de

(1) Co trùno était vide, le patriarche étant mort avant la lin de la session.

(2) Vespasiano Fiorentino [Vie du pape Eugène IV, dans le Spicileglum Ito- manum du cardinal Angelo Maï, I, 15 ot 16.

7G REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

(lamasquin hlanc, tous les évêqiies grecs et latins en chape, les Grecs avec des habits de soie très riches de coupe orientale; les habits des Grecs paraissaient d'un genre un peu plus grave et plus digne que ceux des prélats latins... Tout le monde de Florence était accouru pour être témoin d'un acte si solennel. Vis-à-vis le trône du Pape et de l'autre côté était le trône de l'empereur orné de draps de soie; l'empereur portait un vête- ment à la grecque, en brocart damasquiné très riche, avec un chapeau à la grecque orné sur la pointe d'un magnifique joyau. C'était un fort bel homme avec la barbe taillée à la mode grecque. Autour de son trône étaient beaucoup de nobles hommes de sa suite, vêtus à l'orientale très richement, et leurs costumes étaient pleins de gravité, tant ceux des prélats que ceux des séculiers. Ce fut une chose admirable à voir que cette solennelle cérémonie les Évangiles furent lus dans les deux langues, comme on le fait la nuit de Noël en cour de Rome. .Je ne négligerai pas une remarque singulière à la louange des Grecs : les Grecs en quinze cents ans et plus n'ont jamais modifié leur habit. Les mêmes habits qu'ils avaient en ce temps- là, ils les portaient en ce dit jour. C'est ce que l'on peut voir encore en Grèce, au lieu appelé les champs de Philippe sont beaucoup de sculptures sur marbre représentant des hommes vêtus à la grecque de la même manière que ceux-ci l'étaient alors. »

Le Pape chanta une messe solennelle et, après les litanies, le décret d'union fut lu à haute voix dans les deux langues par deux des plus éminents prélats. Giuliano Cesarini, cardinal de Saint-Ange puis de Sainte-Sabine, dont la sagesse avait beau- coup contribué au succès du Concile, lut le texte latin; Giovanni Bessarioni, moine de Saint-Basile et évêque de Nicée, lut le texte grec; la grande chaleur qu'il avait mise, dans les disputes, à soutenir la cause de l'union, lui valut cet honneur et, ensuite, le chapeau de cardinal.

Trente-deux prélats grecs souscrivirent l'acte d'union. Le patriarche de Constantinople ne put pas le signer; usé par l'âge et la fatigue, il mourut subitement le soir du 11 juin, avant que fût conclue l'union à laquelle, d'ailleurs, il s'était déjà montré favorable. On a gardé le texte d'un foglio qu'on dit avoir été signe par lui peu de tenjps avant sa mort, et il affirme la

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 79

parfaite conformité de sa foi avec celle de l'Église romaine, et sa soumission au vicaire du Christ, le Pape de l'ancienne Rome (1). Il se donne, en tête âk cette profession de foi, les titres iVarchevêque de Constantinople, la nouvelle Rome et de patriarche œcuménique. Des auteurs ont relevé ce dernier titre d'œctmiénique (2), qui semble une atteinte à la primauté Pontificale et auquel le patriarche n'avait certainement pas droit. Ils ont pensé qu'il ne fallait pas attacher d'importance à cette sorte d'erreur que l'habitude et la précipitation pou- vaient expliquer, l'intention du signataire étant assez manifes- tée par tout le reste de l'écrit. La même formule, cela est plus étrange, fut reproduite sur son tombeau.

Les Pères latins et grecs, et tout le peuple de Florence, ren- dirent au patriarche défunt de grands honneurs. On célébra ses obsèques avec pompe, et l'on déposa son corps dans l'église de Sainte-Marie Nouvelle, près de la chapelle Ruccellaï. Son tom- beau (planche I) est encore visible aujourd'hui et en bon état de conservation. Il est appliqué au mur de droite du bras droit de l'église, en face le pied de l'escalier qui mène à cette chapelle. Il se compose d'un cadre et d'un soubassement. Le cadre est constitué par un cintre surmonté d'un fronton ,et reposant sur des colonnes accouplées; le soubassement, qui s'appuie au sol, porte, sculptée sur le marbre, une bande tenue par des anges, se lit une inscription latine et grecque.

Dans le cadre se voit le portrait du patriarche, debout, de grandeur un peu plus qu'humaine, revêtu de ses habits pontifi- caux, probablementdeceux-làmêmesavec lesquels il futenseveli.

(1) Voici le texte latin de cette profession de foi dont la lievitc de l'Orient chré- tien a eu déjà l'occasion de parler (t. I, p. 307). Le texte grec a été inséré parPit- zipios dans l'Église orientale,'Rome, 1855, t. II, p. 35. Nous reproduisons ici le texte en latin.

'■ Joseph miseratione divinaarchiepiscopus Constantinopolis nove Rome, et œcu- menicus patriarcha.

•< Quoniam ad fineni vite mee perveni, soluturus jani commune debituni, Dei gratia scribo, et suscribo senlentiam meam aperte universitati mepi'um filiorum. Omnia igitur que sentit, et dogmatizat catholica, et apostolica ecclesia D. N. Jesu Christi senioris Rome, ipsa quoque sentio, et lis me acquiescentem do, ac dico. Profiteor quoqiu? beatissimum patrem patrum, et maximum pontificem etvica- rium D. N. J. Christi antique Rome Papam nec non Purgatorium animarum : in horum quippe fidem subscriptum est die mensis Junii nono, MCCCCXXXIX, Indictione II. ■>

(2) Par exemple Richa loc. cit.

80 REVUE DE l'oRIEXT CHRÉTIEN.

La tête est belle, chauve, avec une barbe longue et bien four- nie; les deux mains tiennent les Écritures; toute la personne a un air de douceur et de majesté. Dans le fond du tableau, deux anges nimbés, à ailes effilées, tiennent une draperie pourpre. La peinture est intéressante; les couleurs ont malheureusement noirci.

On lit dans le tableau une inscription grecque, dans le champ laissé libre, autour de la tête du personnage, entre le cintre et la draperie du fond. Une autre inscription latine d'une ligne s'étend sous les pieds de la figure, tout au bas du tableau. Elle a été lue ainsi (I) :

HIC JACET EXIMIUS JOSEPH COXSTANTLXOPOLITANUS QUI OBIIT AN. DOMINI MCCCCXL DIE JUNII XI.

La grande inscription gravée sur la bande du soubassement a sept lignes latines, décomposables comme il suit en cinq dis- tiques :

ECCLESI E. ANTISTES. FUERAM. QUI. MAGNUS. EO.^ :

HIC. JACEO. MAGNUS. RELIGIONE. JOSEPH :

HOC. UNUM. OPTABAM. MIRO. INFLAiMMATUS. AMORE I

UNUS. UT. EUROPAE. CULTUS. UT. UNA. FIDES :

ITALIAM. Pt;TII. FŒDUS. PERCUSSIMUS. UNUM :

lUNCTAQ . ROMANAE. EST. ME DUCE. GRAIA. FIEES :

NEC. MORA. DECUBUI. NUNC. ME. FLORENTIA. SERVAT :

QUA. TUNC. CONCILIUM. FLORUIT. URBE. SACRUM.

FELIX. QUI. TANTO. DONARER. MUNERE. VIVENS :

QUI. MORERER. VOTI. COMPOS. ET. IPSE. MEI :

Moi qui fus grand évèque de V Église orientale, ici je gis, Joseph, grand par la religion. Je souhaitais une seule chose, enflammé d'admirable amour : que le' culte d'' Europe fût un, une sa foi. J'ai gagné V Italie; nous y aviotis formé un même pacte; et, sous ma conduite, la foi grecque s'est jointe à la romaine. Et aussitôt j'ai succombé. Florence maintenant me garde, ville alors brilla le saint Concile ; heureux d'avoir joui, vivant , de cette grâce , de mourir, mon vœu satisfait et ayant satisfait à mon vœu.

(1) Cette inscription peinte en noir est assez abîmée; je copie la lecture de Richa.

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 81

La ligne grecque qui termine T inscription se lit ainsi :

lojTYÎ'f. hzyytrJ.z'/.zr^zz,. 7.o)V7T3:v-:iv;-iA£0)ç. vÉaç. 'Povr^ç. s'.y.cî^.cV'./,sç.

Josejih, archevêque de Constantinople, nouvelle Rome, pa- triarche œcuménique.

C'est, on le voit, le début même du feuillet signé par le pré- lat. Il est étonnant que le titre d'œcuménique, qui déjà nous avait choqué dans cette pièce, reparaisse ici. Sans doute on l'y laissa mettre dans un esprit de conciliation pareil celui dont fit preuve le pape Pelage II, lorsque, en 583, le patriarche Jean le Jeûneur prit pour la première fois ce titre, et inaugura cette formule que nous voyons appliquée au patriarche Joseph (1).

Après que le décret d'Union eut été souscrit et lu au Dôme, le Pape fit faire de cet acte des copies qui furent encore signées par un nombre plus ou moins considérable d'évèques grecs.

Dans l'assemblée du 6 juillet, est-il dit dans un manuscrit de la Stroziana (2), «... les Grecs reconnurent que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, et que notre Pape est vrai Pape et suprême Pontife (3)^ et ils s'engagèrent à croire comme l'Église romaine. On fit de cela plus de quatre cents actes destinés à être envoyés par tout le monde, pour publier cet accord conclu en la cité de Florence. »

Un auteur moderne (4) dit en des termes plus précis, prin- cipalement d'après Vespasiano Fiorentino (5) : Le Pape Eugène pour mener à bonne fin l'œuvre si importante de l'u- nion, s'était obligé àdéfrayer entièrement les Grecs: il leur don- nait mois par mois les subsistances dont ils avaient besoin ; il les prit en Grèce et les y ramena à ses frais. Le Paléologue voulut qu'au départ de Florence, les dépenses lui fussent comp- tées pour cinq mois. Le Pape se déclara prêt à le satisfaire, à

(1) Voj-oz Pitzipios, Église Orientale, p. 10.

(i) Cod. 1034, rapporté par VOsservalore Fiorentino.

(o) Italien : Vero Papa e magyiore.

(4) Archivio storico ilaliano, nuova serio, t. VI, p. 1, Fironzo, 1857. Carlo Mila- iifsi : Osservazioni inlorno agli exemplari del Decreto d'Unione délia Chiesa greca von la lalina, che si conservano nella bibliotheca Mediceo Laureiulana e nell'i.e.r. Arehivio centrale di stato; avec le texte du décret en grec et en latin d'après la leçon de l'exemplaire de la Laiirentienne, p. I<J8--.*-25.

(5) Vespasiano Fiorentino, \'ie du Cardinal Giuliano Cesarini, dans le Spivi- Icgium l'omanum, I, 180.

ORIliNT CHRÉTIEN. 6

82 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

condition que l'empereur et les prélats grecs authentique- raient de leurs noms cinq autres exemplaires du décret. Les Grecs opposèrent que deux suffisaient, l'un pour l'Église •grecque, l'autre pour l'Église latine; le Pape réduisit sa demande à quatre exemplaires en sus du premier signé. Après avoir fait beaucoup de difficultés et donné preuve de pu- sillanimité et de défiance, les Cxrecs y consentirent. Silvestre Sguropulo atteste que tous les prélats signataires du premier exemplaire apposèrent aussi leurs noms sur les quatre autres, à l'exception du Protosincelle. Celui-ci déclara qu'il lui suffisait d'en avoir signé un, et demanda à l'empereur de ne pas le con- traindre à en signer d'autres, disant qu'il ne le ferait jamais, pour des motifs cachés au fond de son cœur.

Ces deux passages doivent être rapprochés si l'on veut se rendre compte du grand nombre d'exemplaires de cet acte qui existent en différents endroits. Le plus connu est celui de la seigneurie de Florence, aujourd'hui conservé et exposé à la Lau- rentienne. A Florence même on en citait, en 1821, trois autres à Ja bibhothèque Laurentienne, deux à Sainte-Marie Nouvelle, et un en la possession du cavalier Zanobi Bertini, auxquels il faut joindre celui de la bibliothèque des Pères Franciscains réfor- més de Fiesole. Le pape Léon X déposa au Vatican une autre copie du décret; il en existe aussi une à Paris; « sans parler, dit un auteur, de toutes celles que citent les collecteurs de char- tes, lesquelles diffèrent en quelques points les unes des autres, par suite d'erreur ou de malice (1). »

Je ne sache pas que l'on soit parvenu à reconnaître avec cer- titude quels étaient, parmi tous ces exemplaires, les cinq dont parle Sguropulo; il y en a plus de cinq qui sont authentiques et signés de noms grecs. Sur ces cinq-là, au reste, trois au moins ont être envoyés en Orient, aux patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, qui n'avaient pu assister en per- sonne au concile. S'il faut tenir pour exacte l'indication de Sgu- ropulo, on doit penser qu'après avoir signé les exemplaires of- ficiels, un certain nombre d'évêques grecs apposèrent encore bénévolement leurs signatures sur quelques-unes des 400 copies

(1) D'après VOsservatore Fiorenlino et Bréquigny, Les exemplaires originaux du Décret d'union de VÉglise grecque avec l'Église latine, Mémoire présenté à l'A- cadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1786.

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 83

dont parle l'autre texte, lorsqu'on les leur présenta. La diffé- rence du nombre des signataires dans ces différentes co- pies prouve que ces souscriptions furent faites sans beaucoup d'ordre.

Heureusement, on peut se croire plus sûr de connaître l'exemplaire primitif qui fut lu au Concile. C'est, selon toute probabilité, celui de la Laurentienne. Cet acte fut cédé à la ré- publique de Florence par le cardinal Giuliano Cesarini, celui- même qui en avait donné lecture à l'assemblée. Il avait été renfermé dans une cassette, exécutée pour ce dessein sur l'or- dre du cardinal, et l'on y avait joint les décrets d'union de l'Église arménienne et de l'Église jacobite. La cassette conte- nant ces trois pièces, avec trois autres exemplaires du décret d'Union de l'Église grecque, fut conservée parmi les reliques de la chapelle Saint-Bernard (1), jusqu'en l'année 1794. Le grand- duc Frédéric III la déposa alors à la Bibliothèque Lauren- tienne. »

Il n'y a rien d'invraisemblable à ce que cet exemplaire, donné à la République par le cardinal Cesarini, soit le décret original. Le Pape a pu vouloir que ce précieux document restât à la ville de Florence, comme un gage de la reconnaissance qu'il lui devait, et il est naturel que ce don ait été fait par l'intermédiaire du prélat qui déjà avait tenu l'acte entre ses mains, dans l'assemblée des Pères. Le soin que le cardinal prit de cette pièce, le fait que les seigneurs la considérèrent comme une relique, et, en outre, toute la tradition florentine, donnent à cette opinion une grande probabilité. Des raisons intrinsè- ques la rendent presque certaine : cet exemplaire est de tous le plus complet; il est daté du 6 juillet; il porte intacts les deux sceaux et trente-deux signatures d'évêques grecs, ce qui est à très peu près le nombre que l'on en devait attendre, d'a- près les témoignages des historiens. Parmi les noms de ces Pères se lit celui du protosyncelle ; et, si l'on devait tenir pour certaine l'affirmation de Sguropulo que nous avons citée, selon laquelle ce personnage ne voulut signer que le premier acte, cette seule remarque serait démonstrative.

Les trois autres exemplaires du Décret que l'on gardait

(1) Chapollo Saiut-Bcrnard ou chapello des Priori, dans lo jialais de la Seigneurie.

84 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

avec celui-là dans la cassette sont beaucoup moins complets. L'un n'a que des signatures de prélats latins, un autre, chose plus étrange, porte trente et une signatures de prélats grecs, avec celle de l'empereur, mais point de signatures latines. Le troisième est à trois colonnes, latine, grecque et slavonne; il n'a que quelques signatures latines (1).

La cassette est enrichie d'intailles d'argent et djémaux. Sur le couvercle est représenté un arbre à deux rameaux chargés de fleurs avec cette inscription :

Grccus. et. anneniuj. populus. per. secula. duret Mira, quidem. res. est. omni. memorabUis. evo Cujus. et. hic. décréta, lociis. sinodalia. servat.

A l'endroit les deux rameaux de l'arbre se séparent, l'artiste a figuré une madone portant le divin Enfant. Des an- ges complètent l'ornementation.

Quiconque aujourd'hui passe à Florence peut se donner le plaisir d'aller regarder, à la Laurentienne, le célèbre décret. Il est exposé dans la rotonde qui sert -de salle d'étude, vis-à-vis de l'entrée. On l'a complètement développé. Les textes grec et latin sont facilement lisibles, sur le fond jauni du parchemin. Au-dessous se serrent les signatures, en caractères assez dis- tincts, en tête desquelles sont celle du Pape et celle de l'Em- pereur en encre rouge, avec leurs sceaux. Parmi les signa- tures grecques, on distingue une ligne en slavon, et au milieu des latines, cette ligne en grec :

Le Pape signa en ces termes :

Ego Eugenius Catholice Ecclesie episcopus ita diffîniens subscripsi.

Et l'empereur :

1(0 èv ypiz-M -M Ocfo 7:v"bç ;3acriXcjç y,x\ aJTWxpaxwp 'Pw[ji,a(a)v 5 llxKxizKZ^'O:; ù-iypy.'by. :

Le titre iVautocrator que prend ici l'empereur mérite d'ê- tre remarqué. Je traduis toute la formule : Jean {abrégé : lô),

(1) [.!> li'xti' slavon a (■'t(' piililii' pai' C. Loparev, dans Description des mss. delà Surirhj di'^ (iiiialcuis des (incieûx (exirs, St-l'rtci-sboiirg, 1892, t. I, n" CXLI.

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 85

croyant dans le Christ Dieu, roi et autocrate des Roiunis, le Paléologue, fai souscrit.

Après cette signature viennent celles des Pères Grecs que voici dans leur ordre (1).

-|- ô -a-stvb; [j.rt-pz-o'/J.-r,q llpxvj.iioc; ' Tpôîspo^ twv ù-sp-(;xo)v

à7:oa":cXiy,cj Opsvoj tcD i'/tcoTâTiJ r. t.- piipy oj 'AXî'avopsia^ <I>tXoO£0'j AvTwviC;; cp'iaaç ù-^Yp^'-r'^: :

7 6 TSTTSTr^p-rjTy;; tcj à-:7T:"A'./.;j Opîvs'j tîj zaTpiap'/cj 'AXs;av- Spî''aç xal o£7-;ti/.ou y.'jpîcj "I>tAc6£cj y.a't \J.iyxq r.più-otsj-'^'yzKKoz y-Oi'. izvc'jf^.aTixbç Tpr^j'ôpio; [■pz[>.ôvy.yz; jT.é^'px'bx :

•j- 0 'Ia'3wpc; ,y.*/;Tp:-:Ai':-/;ç K'jé6:j y.x't ■TraTr^ç 'Pwct'a^ y.a* tsv tÎ-cv èTCéy^wv T5U à-ojTc)vixcu Opivs'j tsj 3:710)7^7^^ 'zx-piipycj A^-izytixç, xup''o'j Awpoôscu a-£pYwv xa* jjvatvwv j-i^'pTbx '.

-J- 5 [JLïjTpsTroXtTr;? Mcvsixêaata? y.a\ tîv -rizsv èzéytov toj à-STTO- )axcj Opsvsl» Tcy àYiw-aTCJ r.x'piipyzj lipuiAÛixtov Io)ax£':;j. AiîtîÔî;; aTOi'/Tjffaç ÙTTî'Ypa'j/a :

-J- c [j.r;Tps7:2X{T'r;;; TpazsvCJvTCç AojpôOîcç GiziyriGx: ij-i^'px'bx :

Y c K'j[^(y.:j Mr,-pcoi'rr,q i)-i\'px'lx :

j B-/;a-(7apia)v èXî'o) Oecj àp-/iî-'7/.C7:cç t"^^ Niy.aswv [j.Y;-:p:-iAîOi)^ axci^^v^aa; û-cYp3C'ja :

*j- c Nty.c;xY;os(aç Ma/.âptcc i)-i-.'px'lix '.

X 6 Taxîivb; [j.r^Tpc-OAÎ-:-/;; Aa/.îsa{;;.;vc; MîOôoio^ iir,b;py.<bx '.

■\ 0 [).rt-:pz-o'/J~r,:; Tcpv66cj 'Iyvxtio; (7":s'//r,7a? b7:iypx'lix :

•j- b MiT'JAT^v^; 7,x\ Tbv TiTcov ïrAyiù'f ~cj ''o"/;ç AwpôOîc; (j-ct/^Y;aa; {(•jréYpa^l^a :

7 MoAoc6Xa}((a;; y.ai tov to-cv è-î'yo)v tiu Sîoajtîia; Aa,aiavb; ûz^-

Ypa<l"^

-J- c Ta-civb? ii.-q-pzT.o'/J-r^: 'A'/.x^tix: 'Io)7aç u-syP^c'^îc :

•|- c 'Pcîc'j NaOavaYjA y.al tîov K'jy.Aiswv v^o'wv Oz^YP^c'i'a: :

^ 0 Ap(o-:pa^ y.aAAiaTC^ CTCiyrjTa^ u-^YP^'t^^

7 ô MsAsvty.C'j MaTOâTcç aTSiyi^ja; û-cYp^f'^s: ;

7 c [;//)-: pc-oA'l-r,; Fâvsu Tswaîts; aTCtyrjTa; itziypx'bx :

7 ô Api^xaç Acfflôscç aTSiyViTxç ÛTTÉYpa'l^a :

7 c 'Ayxixao'j Zwcppiviog ii-éypx'lx :

(1) Nous n'avons pas cru nécessaire do roproduiro ici le toxto du décret, que la Revue de VOrient chrétien a déjà jiublié dans son premier tome, p. 309-314. Nous reproduisons seulement d'après Milanesi les signatures dos Pères grecs.

86 RKVUK DE l'orient CHRÉTIEN.

7 5 Ntxaîaç ]ir,aaoLpiby/ ci àvaOsascoç ytypociJ.yATr^ç /.ai ■jzcyzypx[j.- \).vfr,q ù-b Toû [i.s.yâXc'j aa/,£AXaptO'J jMavo'Jv;). Siaxôvcu tsu Xpuaixô/,- xou tyjv aÙTTjV auY^-^"^^-^^'' èviaîiQa û-surjixr^vâij.cvcç âvx' ajTOy ÉviajOa ■TîapaCYjXw 6;j.iopova xal aù-ôv y.ai c;j.CYV(')[j.ova r^[;.Tv sîvai '/.a', -aui roTç èvTaiiôa axciyjTv -/.al aùxôv :

•|- 5 [).éyoiç cxîusçûXaç ciây.cvoç ©scowpoç s Savô67:c'JA0? ÛTrsypa'I^a :

-f 3 \i'éy^ç yapxoc'ùX'X^ y.ai àpyioiâxcvcç TMiya-J]X 5 (3«X(7a;j-(i)v O::;- Ypad/a :

•j- ô p-éyaç £y.y."A'/;uiapyr;ç y.at ciy.aio'iJXa; cuy.ovsç ^{XSîaTpo;; : u- ps-c'jXoç ûzéypa'I/a :

y 6 TupwTiy.oiy.:; oiay.ovcç FcwpYioç ô Kaz-âîo; \i~i\'py.'ly. '.

Y Smiremj épiskop Avraamio sondjalokij podpisoniou (1),

Y 5 7:pa)T0T:a::àç KwvaTavTiv:? xal x:7:cr/;p-^-r,ç MsXooSXayîa? ûzé- Ypa'^a;

Y 2 èy.y.A-/;7tâpyr,ç ty;ç 7îsaj;j.{aç y.ai '.spàç (jajiAiy.-?;; /.a- âYi:piTiy,-^ç ;/îY2tX-/;ç Aaùpa^ y.al -:cv -îir.O'/ -:aÛT-/;ç -A-^p(~)v Mcous^^- '.?.pc|x6vayoç {)7:£Yp3:'^3c :

7 AcopiOîo; lîpoi^.svayoç y.a'i -czGTr,pr,TY;ç tt;; -îca(7;/'aç y.al '.îpàç àYt-pi~i.y-"0? l-'-îY^"''^'0? l^'-'''0? '-^ iSaTCzec(ij t

Y 5 y.aOr,Y2Û[Aîvcç ir;q Gi6az[)J.aq xal tspaç [iasiA'.y.?;; l}.0'rf,ç Xpi7-:u -sj zavTîy.paTcp:; Tipiv-ic; '.îpc[jivayoç i>zé^fpy.'ly. :

•f 5 r.ptr,\'Zj\j.vKz -f,q zîpicAezTCU 'AOavâciiç j-î'Ypa'i^a '.

Y i y.aOr(Y:j;;,îv;ç -ou avicu IjaTiAî'icj r£p;;.avb; yz£Ypa'!/a :

Y - lIayo');j.tcç '.£p;;j.ivaycç y.ai r,'^'zù[j.t'^z: -.z^j âY''-'J TajAcu •j~£-

Quand l'Union eut été conclue, que les diflerents exemplai- res du décret eurent été signés et tous les frais payés comme nous l'avons dit, les Grecs retournèrent dans leur patrie. Le départ des Pères s'effectua du 22 juillet au 20 août. L'empe- reur partit le dernier à cette date. Avant de quitter Florence, il nomma comte du palais le gonfalonnier Carducci et il abo- lit la moitié des impôts de passage et de gabelle que les mar- chands florentins payaient dans son empire (2).

Le Pape demeura plus longtemps à Florence. Il s'occupa de

(1) C.i'lb- li;jiic(Mi .slavoii l'Sl lu sipnatiirc (rAbi;iliaiii, (!'V(''(|ii(' de Snuzdal. \a' II. 1'. l'ii'i'liii^; a liait"' <l<; la paiticijnilioii <li'S Russi'S au ('oiicilc di' l'ioii'iicc dans L<t Jliixxic l'I li: Sfiiiil-Siê;/r, t. I, p. 'IIJ (.'t suiv.

(Jj l.'Obxerrutvrc Fioientino.

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 87

compléter son œuvre, par l'union des autres Églises séparées. Le 22 novembre de la même année 1439, il signa le décret d'union de l'Église arménienne, et le 4 février 1441, celui de l'Église jacobite. Ces deux décrets, transcrits en grec, de- vaient être portés en Orient par Fra Alberto da Sartaneo; mais ce moine mourut en route, dans un couvent dépendant de la pro- vince de Toscane (1).

En cette année 1441, le Pape reçut encore à Florence les ambassadeurs abyssins. Ils vinrent, d'après l'Ammirato (2), envoyés par Cyriaque, roi d'Ethiopie, vulgairement appelé le Prêtre Jean, pour se réunir à l'Église Romaine; ils étaient accompagnés de quarante familiers, tous princes ou person- nages considérables. Le Pape leur donna audience en l'Église Sainte-Marie Nouvelle.

Ils y firent un discours en des termes assez humbles à l'égard du Siège apostolique et magnifiques à l'égard de leur roi. Ils dirent des choses étonnantes de l'étendue de son royaume, du rîombre de ses sujets, de la force de ses armées, et ils affirmè- rent qu'il descendait, par succession continue, de David, un fils de Salomon que ce roi eut de la reine de Saba lorsqu'elle vint le visiter à Jérusalem (3).

Enfin, le 6 janvier 1442, le Pape quitta Florence et repartit pour Rome, accompagné de quinze cardinaux et d'une cour nombreuse.

Ni le Pape ni la République ne voulurent laisser se perdre le souvenir du grand acte dont la cité de Florence et son Dôme avaient été le théâtre. Eugène IV fit frapper une médaille en mémoire du Concile. Il ordonna aussi qu'on affectât à ce sujet un panneau de bronze dans la porte majeure de Saint-Pierre de Rome. On représenta dans ce bas-relief la session publique au Dôme, et, au-dessous les galères impériales arrivant à Constan- tinople. Les orfèvres Filarète et Simon, frère de Donatello re-

(1) Archiriu slvfivo italianu. MilaïK-si.

(•:) L'Aniinirato, 1. "Jl.

(o) Nous laissons ici au ircil le ton d'otonneinont iiiril a dans l'anrour italien; aujourd'hui le public connaît assez généralement cette prétention des Négus d'ap- partenir à une dynastie Salomonienne. Quant aux rapports que cette tradition suppose entie le Yénien, i)atrie do la reine do Saba, et l'Abyssinie, on sait qu'-'s sont réels.

88 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

curent la charge de ce travail, dans lequel ils consumèrent douze ans, dit Vasari.

De son côté, la République fit mettre au Dôme des inscriptions commémoratives.

L'une se voyait jadis sur la grande porte de l'ancienne façade. Elle était ainsi conçue (1) :

SACROSANCTA ŒCUMENICA

DECIMA SEP'tI.MA

SVNODUS HAC IN FLORENTINA BASILICA CELEBRATLR

IN QUA TU.M GRAECI TUM LATINI

IN UNA.M EAMDE.MQUE VERAM FIDE.M CONSENSERE

CORAM EUGENIO IV, UNIVERSALIS ECCLESI.E PONTIFICE

NEC NON JOANNE AUGUSTO

GR.FXORUM I.MPERATORE ANNO DO.MINI MCD. XXXIX.

L'autre fut placée (2) à main gauche de la porte de la sacris- tie vieille ou sacristie majeure. On l'y voit encore aujourd'huP:

AD PERPETLAM REI ME.MORIA.M fiENERALI CONCILIO FLORENTI.E CE- BRATO POST LONGAS DISPLTATIONES UNIO GRECORUM FACTA EST IN HAC IPSA ECCLESIA DIE VI. JLLII MCCCC XXXIX PRESIDENTE EIDEM CONCILIO EUGENIO PAPA CU.M LATINIS EPISCOPIS ET PRE- LATIS ET IMPERATORE CONSTANTINOPOLITANO CUM EPISCOPIS ET PRELATIS ET PROCERIBUS GRECORUM IN COPIOSO NUMERO, SUBLA- TISQUE ERRORIBUS IN UNAM EANDEMQUE RECTAM FIDEM (^UAM ROMANA TENET ECCLESIA CONSENSERUNT.

Mais celui de tous les monuments de Florence qui conserve avec le plus de charme le souvenir du Concile, c'est assurément la petite chapelle du palais Riccardi (3). Vingt ans après cet événement, de 1459 à 1 4G3, un célèbre peintre toscan, Benozzo Gozzoli (1), a décoré ce sanctuaire de fresques admirables. -Sa

(1) Richa, t. VI, tZl.

{■■l) Uctto inscription fut ^ir.ivi'i- peu de tmips npivs le concilt'; elle ost citi'c jKir Vcspasiano Fioi-cntino, contemporain df l'('vi''ncniciit, et aussi d'Eugrin' IN', «lans la ['ie de ri' Pa|)c.

{■i) \.o. l'aiais Kitrardi, l'un des pins locaux di' l'Ioicnco, est nn aiicirn jialais des Mi'dici.

(4) Beno/./.o (;o/.zoli vi'cut de 1 l-,'i) à 1 l!ts. Vovcz j'ianclu' II.

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 91

peinture qui, d'un seul sujet, recouvre les quatre murs, repré- sente le cortège des mages déroulant les files de ses bêtes de somme, les troupes de ses chevaliers et de ses pages, à travers les routes rociieuses et ombrées d'un pays enchanteur. Au-devant du cortège, de chaque côté de l'unique fenêtre, au vitrail de la- quelle était peint l'Enfant-Dieu, des chœurs d'anges, aux robes llottantes, aux lèvres entr'ouvertes, volent ou s'agenouillent ; et ces groupes célestes, ces troupes guerrières, cet indéfini et si- nueux cortège, se mouvant dans la demi-obscurité de ce lieu s'estompent la splendeur des costumes, l'or des vêtements, les feux des ailes, les détails fouillés du paysage et ses lointains profonds, constituent un décor d'une extraordinaire séduction. Or parmi les personnages que le peintre a représentés sous la fi- gure des Mages et de leurs compagnons, se trouvent, outre Cosme l'Ancien et Laurent le Magnifique, l'empereur Jean Paléologue et le patriarche de Constantinople. L'Empereur, dans le rôle de mage, apparaît comme un beau cavalier, en un costume d'une élégance simple, dont le corps jeune et svelte, un peu rejeté en arrière, se campe fièrement sur le cheval entier, et qui tourne vers le spectateur sa fine tète coiffée d'une toque, ornée de bou- cles. Un guépard (1) au pelage tacheté, dont le jeune homme tient la chaîne, est assis contre lui sur le tapis de la selle, et des pieds de devant s'appuie sur sa tunique. Cinq pages à cheval , somptueusement vêtus, chevauchent derrière l'empereur mage; et, très près à leur suite, monté sur un palefroi pommelé, es- corté de pages à pied, s'avance un vieillard portant un haut bonnet, une longue barbe blanche et la robe sacerdotale : c'est le patriarche. Sa figure, ici, ne diffère pas essentiellement de celle qu'on voit à son tombeau; elle est pourtant plus accentuée et plus fine. Quand le peintre fit ces portraits, le temps il avait pu en voir les modèles était déjà lointain. Artiste cons- ciencieux, il dut avoir recours à des documents; mais le prin- cipal d'où il tira l'idée de ce splendide ouvrage dut être le sou- venir encore vivant dans sa mémoire de ce que jadis il avait vu avec ses yeux d'enfant : l'entrée des Grecs à Florence, le faste de leur cour et toutes les pompes du concile.

vl) I.t> ijiK'pard est une (vspooc do jx-tit looj'ard que l'on faisiit ohassor, coniino 11' laïu-on. La rliassc au j^uopard otait pratiquoo dans la liauto vOnorio du nioyon ;\L:r. Mirtoul on OrionL Ello ost onooro on usa:;o aujourd'hui dans los Indos.

92 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

Il m'en coûte d'attrister la fin de ce récit par un regard jeté sur les événements qui suivirent ces beaux jours. L'union que de part et d'autre on avait désirée, pour laquelle on était venu de si loin et dont on avait conféré si longtemps, à peine accomplie, commença à se dissoudre. Je ne veux pas entreprendre une controverse pour rechercher de quel côté l'œuvre nouvelle reçut les premières atteintes ni par se réintroduisirent la méfiance et le soupçon entre les deux partis qu'un acte solennel venait d'unir. Il me suffit de remarquer que je n'ai rien relevé dans la conduite des Latins qui ne portât les caractères d'une parfaite franchise et d'une grande générosité ; on n'en pourrait pas dire autant de celle des Grecs. Les Florentins, qui avaient été pour eux des^hôtes avenants et magnifiques, s'affligèrent de leur petitesse et de leur manque de foi. Les voyant s'écarter si tôt de l'union qu'ils avaient jurée, ils forgèrent, à leur sujet, ce proverbe : Lasciarono il pestello al Ponte-rosso; ils ont abandonné la foi au Ponte-Rosso, c'est-à-dire à la sortie de Florence (1). Du moins pourtant, à un point de vue plus humain, la République et toute l'Italie tirèrent de la venue des Grecs un grand avan- tage : car c'est aux savants grecs qui vinrent à Florence à l'oc- casion du Concile qu'est due la restauration des études platoni- ciennes, premier mouvement de la renaissance des lettres (2). Mais l'Orient laissa perdre tous les fruits qu'il eût pu recueillir de son rapprochement avec les Latins. L'empereur, distrait par les affaires politiques, préoccupé par la menace constante des invasions d'Amurat, négligea les questions religieuses. Les peu- ples écoutèrent la voix de Marc d'Éphèse qui, hostile à l'union dans le Concile, ne cessa point, en Asie, d'écrire et de parler

(1) Richa, lor. cil. Lo mot pestello signilio la foi, en langue vulgaire. Il est dé- rive du grec utax-.?.

(2) C'est après avoir entendu \o philosophe grec, Gémiste Pléthoa, (pie C()snii> l'Ancien conçut l'idée de fonder rAcadchnie platonicienne, dont Jlarcile Ficin fut le chef. Des érudits ont cru {Ossercalore floventino) tpie les miniatures de l'un des plus beaux manuscrits de la Laurentienne, qui contient la traduction de vie et des ouvrages de Plotin par Marcile Ficin (t. VI, p. 194 du Catalogue de Bandini), étaient les portraits de dix-huit illustres Grecs venus à Florence au temps du concile. Il m'a malheureusement été impossible de retrouver aucun indice permettant de croire que ces figures, à l'exception du portrait bien connu d(> Ficin, soient auti'o chose que des tètes de fantaisie. Sur l'histoire du plato- nisme pendant la Renaissance, voyez les études que M. Ch. Huit publie dans les Annales do philosophie chrclienne depuis juillet 1895.

LES SOUVENIRS DU CONCILE DE FLORENCE. 93

contre elle, et ils persévérèrent dans leurs anciens errements. Le fossé entre les Latins et les Grecs , que l'on croyait fermé, se rouvrit; Byzance, isolée, saigna sous les coups des Turcs; son armure de mer et de pierre fut rompue, et il n'y eut bientôt plus qu'un grand deuil l'on avait vu naître une grande espérance.

B°° Carra de Vaux.

LES

MISSIONS LATINES EN ORIENT

CHAPITRE IX

LA SITUATION POLITIQUE ACTUELLE DE l'oRIENT. CE QU'eLLE PRÉ- SENTE DE FAVORABLE AUX PROGRÈS DES .MISSIONS CATHOLIQUES. AMOINDRISSEMENT SUCCESSIF DU PATRIARCAT DE CONSTANTINO- PLE. IMPORTANCE DE CE FAIT POUR LE SUC('ÈS DES MISSIONS. APAISEMENT DES ESPRITS ET TENDANCES A l'UNIuN.

Pour ceux qui croient à la Providence surnaturelle de Dieu sur son Église, le développement extraordinaire pris par les missions catholiques en Orient est déjà, par lui seul, un au- gure favorable d'un meilleur avenir pour ces contrées, et un indice certain d'une situation moins troublée et moins ingrate que celle que nous venons de décrire. Toutes les œuvres ont reçu une impulsion nouvelle, les ordres religieux, qui, les pre- miers, étaient allés se fixer en Orient, y ont conservé leurs po- sitions et les ont renforcées, ou les ont reprises avec ardeur; de nombreuses congrégations plus récentes d'hommes et de femmes sont venues se placer à côté d'eux et travailler avec eux à faire retleurir les vertus chrétiennes sur ce sol si long- temps désolé. Il y a une attraction toute spéciale qui indi- ({ue des desseins particuliers de la Providence sur l'Orient, au moment où, après être resté si longtemps fermé à rinlUience européenne, il lui ouvre enfin ses portes toutes grandes.

Des modifications pi-ofondes se sont, en clfel, produites dans l'état social de r(Jrient, qui ont fait renaitre dans les esprits

LES MISSIONS LATINES EN ORIENT. 95

la pensée de runion avec l'intensité de jour en jour plus grande que tous les enfants de l'Église sont heureux de lui voir prendre.

I

La situation politique du monde oriental s'est grandement transformée depuis un siècle. Non seulement l'islamisme a cessé d'être conquérant, il a encore perdu une partie notable de ses conquêtes. Des provinces se sont détachées de l'empire turc pour se constituer en royaumes ou principautés indépendantes, et les événements qui ont donné naissance à ces nouveaux États ont attiré sur l'Orient l'attention de toute l'Europe, souvent même son intervention. La question religieuse étant intime- ment liée, dans toutes ces contrées, à la question politique, on se trouva amené à s'intéresser de nouveau aux chrétientés orien- tales que l'on avait peut-être un peu trop laissées de côté, pré- cédemment, surtout en raison de la grande difficulté des com- munications avec les pays soumis à la Turquie. La diplomatie européenne elle-même dut intervenir dans le règlement des affaires religieuses d'Orient, comme elle intervenait dans les choses d'ordre politique et civil, et la question de l'union en- trait, par la force des événements, dans une phase nouvelle. Elle se présentait aussi avec des apparences plus favorables qui ne tardèrent pas à solliciter les esprits attentifs à faire tour- ner les événements humains à l'exaltation de l'Église et à la dilatation du règne de Dieu. Des ouvrages furent publiés, des œuvres créées, des appels lancés qui devaient aboutir peu à peu au magnifique mouvement dont le monde est aujourd'hui le témoin et auquel les dernières Lettres Apostoliques de Léon XIII viennent de donner une importance si considérable, en lui im- primant la ferme direction de sa suprême autorité, et en faisant revivre des espérances depuis longtemps éteintes.

Quand ces espérances se réaliseront-elles dans toute leur plé- nitude?, c'est sans doute le secret de Dieu; mais il n'en reste pas moins vrai pour cela que l'état de choses nouveau, établi en Orient par les événements politiques de ce siècle, a profondé- ment modifié la situation et fait disparaître, en tout ou en

96 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN,

partie, les obstacles qui, jusqu'à ces jours, avaient entravé l'œuvre de l'union.

Un des premiers résultats de ces changements politiques a été d'ouvrir l'entrée de l'Orient à l'action catholique, toujours entravée dans le passé, quelquefois rendue absolument impossi- ble, souvent persécutée, malgré la protection des représentants de la France, et jamais assez libre pour se développer à l'aise et produire les fruits de salut que tant d'efforts auraient faire espérer. La fondation de la S. C. de la Propagande, qui avait donné un nouvel essor aux missions catholiques auprès des Orientaux, n'avait pas réussi à modifier un état de choses si malheureux, tant que l'hostilité dont il a été question plus haut a pu se donner libre carrière, soit à ciel ouvert soit en secret.

Aujourd'hui les choses ont complètement changé de face. En donnant libre accès aux Européens et à l'influence européenne qu'elle ne pouvait plus repousser, la Turquie cessait d'être im- pénétrable pour les missionnaires et pour les œuvres catholi- ques. Liberté était désormais laissée à l'action de l'Église de s'exercer sans entraves auprès des populations chrétiennes de l'empire, tant en Europe qu'en Asie, et elle n'a eu garde d'en profiter. Les établissements catholiques se sont multipliés, on Ta vu plus haut, d'une façon merveilleuse, en Egypte, en Perse, en Arménie, en Syrie, en Palestine, en Asie Mineure, en Grèce, à Constantinople, en Serbie, en Roumanie, en Bul' garie et au Monténégro.

Mais ce n'est pas seulement au profit des Missionnaires venus du dehors que l'Église catholique a reconquis en Orient sa li- berté d'action sous la protection spéciale de la France. Les Égli- ses unies participent désormais, elles aussi, à cette liberté, et c'est ce qui contribuera le plus puissamment à rendre l'apos- tolat fécond.

Tant que ces malheureuses Églises unies restaient soumises, à l'autorité civile des patriarches non unis de Constantinople,, exposées de ce chef à toutes sortes de vexations, les populations dissidentes ne pouvaient guère se sentir attirées vers des com- munautés dont la situation était toujours précaire à leurs yeux, qui ne jouissaient d'aucun prestige, d'aucune influence sur les pouvoirs publics, et qui, par suite, ne pouvaient leur assurer une protection efficace contre l'animosité des supérieurs ecclé-

LES MISSIONS LATINES EN ORIENT. 97

siastiques dont elles continueraient à dépendre au for civil, même après avoir renoncé à leur communion. Si l'on ajoute à cela que, pour ces populations ignorantes, la religion se confond avec le rite, et que le rite est le même chez les unis et les non- unis, on comprend qu'elles ne pouvaient guère songer à effectuer un changement peu important, à leurs yeux, au point de vue religieux, et ne devant, par ailleurs, leur attirer que des vexa- tions. Or, depuis la prise de Constantinople par Mahomet II jusqu'à notre siècle, les catholiques orientaux étaient, en droit et en fait, soumis à l'autorité civile que le conquérant avait conférée aux patriarches de Constantinople. C'est assez dire combien triste devait être la situation des Églises unies que le gouvernement turc lui-même ne pouvait voir de bon œil, tant que durèrent ses guerres contre l'Europe catholique, et dont il soutenait ouvertement les adversaires.

L'heure de la liberté ne commença à sonner, pour ces Églises jusque-là persécutées, qu'en 1830, date à laquelle la France ob- tint du gouvernement turc que les Arméniens unis cesseraient d'être sous la dépendance du patriarche dissident, et auraient pour chef civill'archevêque uni de Constantinople. Même faveur fut accordée quelques années plus tard à l'Église grecque unie d'Orient, d'abord par Ibrahim pacha, maître de la Syrie en 1834, ensuite par le sultan Mahmoud en 1838; mais ce privi- lège ne devait être définitif qu'à partir de 1848. Un décret im- périal connu sous le nom de Hatti-Humayoun et présenté au congrès de Paris en 1856, étendit l'immunité aux autres com- munautés catholiques de la Turquie dont les privilèges ont été définitivement confirmés par le congrès de Berlin en 1878.

Les heureuses conséquences de cette tardive émancipation ne se sont pas fait attendre longtemps. Sorties enfin de la situation humiliée et presque servile dans laquelle on les avait tenues à dessein, les Églises unies ont immédiatement fait preuve d'une vitalité nouvelle; elles ont donné une organisation plus com- plète à leur hiérarchie, relevé ou créé de nombreuses Églises, accru considérablement le nombre de leurs fidèles, par l'acces- sion des dissidents que la crainte ne retenait plus loin d'elles, et pris en face des Églises non-unies, malgré la faiblesse de leurs ressources, Timperfeclion de leurs moyens d'action et l'insuf- fisance notoire de leur clergé, une position qui les honore aux

OUIENT CHRÉTIEN. 7

98 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

yeux des populations et leur attire les sympathies. La voie du progrès est désormais ouverte toute grande devant elfes : elles y marcheront, avec l'aide de Dieu, sans se laisser endor- mir dans l'inaction qui aurait vite fait de compromettre les résultats obtenus, et empêcherait tout succès à venir. Cette inaction était presque pour elles, dans le passé, une triste nécessité dont on ne «aurait les rendre responsables; désor- mais elle justifierait les dires de ceux qui ont refusé de croire à la possibilité, pour les Églises unies d'Orient, d'être le noyau autour duquel viendront se grouper les dissidents pour rentrer au bercail, et qui ont appuyé sur cette conviction leurs tendances à latiniser. Quoi qu'il en soit de ce sentiment qui tend de plus en plus à disparaître, il n'en reste pas moins vrai que la liberté rendue aux Églises unies fait entrer la question de l'union dans une phase nouvelle et la présente sous un jour plus favorable.

II

Un autre résultat, considérable, lui aussi, et également favo- rable à l'union, des changements politiques survenus en Orient a été l'amoindrissement progressif de l'importance et de l'auto- rité du patriarcat grec de Constantinople, investi par Maho- met II d'un pouvoir presque souverain sur les chrétiens de l'em- pire. Ce pouvoir ne s'étend plus, on vient de voir comment, sur les Églises unies ; mais il a aussi cessé de s'étendre sur les chrétiens des nouveaux États issus du démembrement partiel de l'empire turc. Ne pouvant se résoudre à dépendre d'un chef religieux placé lui-même sous l'autorité immédiate d'un gouvernement étranger et infidèle dont ils venaient de secouer le joug, les royaumes ou principautés détachés de l'empire se sont empressés de se sous- traire à l'autorité spirituelle du patriarche grec, pour constituer autant d'Églises indépendantes et autonomes. C'est ainsi qu'on a vu se former successivementles Églises : heJlène du royaume de Grèce, serbe, roumaine, bulgare, du Monténégro et de Chypre, qui se sont donne une hiérarchie à elles, sans aucun lien de subordination au patriarcat grec, qui perdait de ce chef quinze millions de sujets. En même temps les patriarches d'Antioche,

LES MISSIONS LATINES EN ORIENT. 99

d'Alexandrie et de Jérusalem se rendaient, en fait, indépen- dants de celui de Constantinople, pour ne relever que du gou- vernement de la Sublime Porte, et portaient ainsi un nouveau coup à l'influence de ce patriarcat tout-puissant (1). Tout der- nièrement encore, les Bulgares de la Macédoine et de la Thrace viennent de se soustraire à son influence en se donnant des évê- ques de leur nationalité, et cela avec l'agrément de la Turquie. La Russie avait été la première à donner le branle à cette dé- centralisation spirituelle toute au détriment des patriarches de Constantinople. Après avoir accepté jusqu'au quinzième siècle des primats envoyés par le chef, jusque-là incontesté de l'Église non-unie d'Orient, et reconnu ainsi de fait sa suprématie, la Russie, jalouse de son indépendance religieuse autant que de son autonomie politique, commença par se donner d'abord des pri- mats de son choix, pris parmi ses sujets, puis elle créa le pa- triarcat de Moscou qu'elle fit reconnaître par les patriarches d'O- rient, et institua enfin le synode dirigeant, sans conserver le moindre lien de subordination vis-à-vis du patriarche de Cons- tantinople. Plus tard, lorsque l'Autriche eut repoussé les inva- sions des Turcs et reconquis les provinces dont les populations chrétiennes suivent le rite grec, elle s'empressa également de soustraire à la juridiction du patriarche, sujet turc, les chrétiens qu'elle avait délivrés du joug ottoman. C'est ainsi que le pa- triarcat de Constantinople qui, de par l'autorité des empereurs grecs d'abord, et ensuite de par celle des sultans, gouvernait toutel'Église orientale, n'étend plus aujourd'hui son pouvoir que sur quelques provinces de l'empire turc et sur les seuls Hellènes qui les habitent. Faut-il ajouter que ce pouvoir restreint aux li- mites que nous venonsd'indiquer n'est plus en réalité que l'ombre de ce qu'il était autrefois, même pour les sujets qui lui restent. Le peu de prestige qu'il garde lui vient uniquement de l'autorité civile que la Turquie lui conserve encore sur les Hellènes de l'em- pire, et cette autorité elle-même est passée presque entièrement entre les mains du conseil laïque de la communauté grecque, qui fait et défait à son gn- les patriarches, ou du moins leur impose souvent ses volontés qui sont celles du peuple. On sait les troubles occasionnés par la dernière élection patriarcale, troubles pro-

(1) Lo principe de l'égalité des patriarches est admis par les Grecs comme un lait incontesté et incontestable.

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venus uniquement de ce fait que les métropolites, chargés du dernier tour de scrutin, n'ont pas voulu tenir compte, dans le choix du patriarche, du vœu populaire. Les cris de « Vive le « Pape, vive Léon XIII, vive l'union, à bas les violateurs des choses divines ! » poussés par la population lorsqu'elle eut con- naissance de l'élection, et les bruits de démission qui ont déjà couru, prouvent combien est limitée l'influence du patriarche autrefois si puissant. Qu'une révolution dans les afl'aires politi- ques de la Turquie vienne à lui ravir ce reste de pouvoir civil dont il dispose encore, et en cessant d'être chef de nation, il tom- bera au rang d'évêque de la seule ville de Constantinople ; car si les évéques du patriarcat lui sont encore soumis, c'est unique- ment en raison de l'autorité civile que lui confère l'investiture de la Sublime Porte. Voilà en est aujourd'hui ce patriarcat de Constantinople qui ne s'est élevé qu'à la faveur du pouvoir ci- vil, et qui tombe pièce à pièce, à mesure que cet appui extérieur devient plus faible, en attendant que lui échappent les derniers vestiges de sa grandeur passée, lorsque cet appui lui manquera tout à fait.

Et ce qu'il y a de plus remarquable encore dans cet effondre- ment de la puissance du patriarcat de Constantinople, c'est que la logique inflexible des événements l'a amené à consentir lui- même à son successif amoindrissement, par l'application, que les circonstances l'ont obligé de faire du principe qui avait servi de base à son élévation. Chef d'une Église nationale, il n'a pu refuser aux nations successivement constituées au détriment de l'empire turc, qui en étendant ses propres conquêtes avait étendu l'influence extérieure du patriarcat, l'acte authentique, signé par lui, qui reconnaissait leur autonomie et leur indépendance de son autorité religieuse; preuve aussi claire que le jour qu'il ne se reconnaît lui-même aucune prédominance d'ordre reli- gieux, et qu'il confesse que son pouvoir tout humain doit subir toutes les vicissitudes des choses humaines.

Un passage du tomos par lequel le patriarcat de Constantino- ple reconnaît l'indépendance de l'Église de Roumanie, et dont nous empruntons la traduction à M. le baron d'Avril (1), mettra en évidence le fait que nous venons de constater.

(1) Les Églises autonomes et autocéphales, P&ris, 1895.

LES MISSIONS LATINES EN ORIENT. 101

« Par ce saint tomos patriarcal et synodal, reconnaissant comme autocéphale et se gouvernant en toutes choses par elle- même l'Église orthodoxe du royaume de Roumanie, solide- ment basée sur la pierre fondamentale de notre foi et attachée au pur enseignement que les Pères nous ont transmis intact et exempt de toute nouveauté, nous proclamons son saint synode notre sœur chérie en Jésus-Christ, possédant tous les privilèges appartenant à une Église autocéphale et tous les droits sou- verains, pour toute la discipline et l'ordre ecclésiastique et toutes autres les affaires ecclésiastiques être administrées et dirigées sans empêchement et en toute liberté conformément à la tra- dition permanente et ininterrompue de l'Église orthodoxe tout entière. Et, nous proclamons que, par toutes les Églises orthodoxes dans l'univers, elle soit reconnue et nommée du nom de Saint-Synode de l'Église de Roumanie.

Et pour qu'on ne puisse croire que cette reconnaissance est une concession gracieuse du patriarcat, qui remettrait volon tairement à l'église de Roumanie une part de son autorité, le tomos a soin de déclarer un peu auparavant, que la demande du synode Roumain « faite avec l'assentiment de Sa Majesté le roi de Roumanie et de son gouvernement royal », est appuyée sur « des motifs raisonnables et légaux », et est une réclamation juste et conforme aux coutumes ecclésiastiques. C'est donc un droit que reconnaît le patriarche de Constantinople et non un privilège qu'il confère.

Moins amoindri au moment l'Église du nouveau royaume de Grèce réclama la reconnaissance de son autonomie, le pa- triarcat ne s'y prêta pas avec la même facilité : il fit même de nombreuses difficultés qui donnèrent lieu à d'assez vives polé- miques; mais, finalement il céda, parce qu'aucune puissance séculière ne pouvait le soutenir dans ses revendications, con- damnées à l'avance par ses propres principes que désormais il ne songe plus à contester.

Or, en détruisant par des événements politiques nouveaux cette puissance du patriarcat de Constantinople qu'une politi- que de division avait donnée comme fondement au schisme, la Providence a écarté un des obstacles les plus grands que la cause de l'union vit se dresser devant elle. Avant ce dé- croissement successif du pouvoir des patriarches de Constanti-

102 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

nople, Funion ne pouvait se faire sans leur intermédiaire, et tout s'opposait à ce qu'un semblable dessein fût exécuté par eux ; maintenant que cette puissance d'origine purement hu- maine, et que cette origine même rendait liostile à l'Église ca- tholique, se trouve tellement amoindrie qu'elle n'est plus que l'ombre du passé, l'union peut se réaliser sans elle et malgré elle, avec l'immense majorité des populations de rite oriental désormais soustraites à son influence, et même avec celles qui lui sont encore soumises, et que rien n'empêche plus de s'en séparer librement 11 est vrai qu'en se détachant à leur tour de l'Église de Constantinople, comme celle-ci s'était détachée de l'Église romaine, les États orthodoxes ont Sidopté le principe politique des Églises d'États qui avait guidé les empereurs de Byzance, se servant ainsi, par une juste permission de Dieu, pour amoindrir le pouvoir des patriarches, de ce qui avait servi à le leur conférer; mais ils n'ont pas été poussés en cela par les mêmes motifs, et ils n'ont point les mêmes raisons de perpétuer la division.

Les empereurs de Constantinople furent amenés à séparer leurs peuples de Rome, parce que voulant faire du césaro-pa- pisme la base de leur politique religieuse, ils avaient conçu le dessein de dominer aussi bien l'Église que l'État. La Russie s'est soustraite à la suprématie religieuse de Constantinople qu'elle avait acceptée de bonne foi, après que cette capitale eut succombé sous les coups de l'islamisme, et parce qu'elle a cru voir, dans cette chute, la réprobation divine d'une cité qu'elle avait considérée jusqu'à ce moment comme le vrai centre de l'orthodoxie, glorieux rôle qu'elle se persuada lui être destiné par une substitution providentielle (1). Les autres États constitués dans notre siècle au détriment de l'empire turc, se sont, à leur tour, soustraits à l'autorité spirituelle des patriar- ches de Constantinople, afin d'accentuer par leur séparation d'avec la Turquie, en refusant de se soumettre à un chef re- ligieux placé sous la dépendance de celle-ci. II y a loin de ces motifs à celui qui guidait la politique byzantine. Ce dernier, antichrétien de sa nature et incompatible avec l'idée d'union, devait nécessairement y mettre obstacle tant qu'il subsisterait.

(1) Pierling, S. J., la Russie et l'Orient, p. 141 et suiv.

LES MISSIONS LATINES EN ORIENT. 103

Les autres qui, en eux-mêmes, n'ont rien d'opposé à l'idée chrétienne, niriend'liostile à l'Église romaine, n'excluent point l'idée de l'union et peuvent aisément se concilier avec elle.

Constantinople fut poussée à la division et y persévéra par antipathie de race, surtout après que les croisades eurent porté la haine au degré que l'on sait; elle fut confirmée ensuite dans ces sentiments hostiles par ses nouveaux maîtres, ennemis acharnés de l'Occident et de son chef religieux. Rien de sem- blable chez les peuples qui se sont soustraits à la domination spirituelle de la métropole de l'Orient. S'ils sont restés dans la division, c'est uniquement parce qu'étant demeurés convaincus de l'orthodoxie de l'Eglise grecque qui les avait engendrés à la foi, etne connaissant guère d'ailleurs l'Église latine que d'après les calomnies intéressées répandues à dessein par un clergé d'origine constantinopolitaine, ils ne pouvaient se sentir in- clinés vers l'union qu'on leur avait représentée comme une apostasie. Ce n'est donc pas l'antipathie de races, qui n'a jamais existé parmi eux, mais leur isolement et leur ignorance des doctrines de l'Église romaine qui a fait persévérer le plus grand nombre de ces peuples dans la séparation voulue par Constanti- nople et imposée par elle à ses enfants spirituels.

L'antagonisme profond et plusieurs fois séculaire qui a di- visé la Russie et la Pologne a contribué sans doute à tenir la première éloignée de l'Église catholique, en l'amenant, par une conséquence inévitable de son isolement des autres nations catholiques de l'Occident, à confondre le catholicisme avec le polonisme; mais ces antipathies locales, bien plus politiques que religieuses, ne s'étendant point au reste des contrées occi- dentales, ne pouvaient atteindre l'Église catholique elle-même que d'une manière indirecte, et pour le temps seulement elle continuerait à être peu connue en Russie. On en trouve une preuve, assurément remarquable, dans ce fait, que la Com- pagnie de Jésus a pu trouver un refuge et une protection mar- quée en Russie, au moment même les puissances euro- péennes complotaient sa ruine et arrachaient au Pape sa sécularisation (1). Des faits plus récents sont venus, montrer d'une manière éclatante que les tendances à la conciliation

(1) Carayon, Les Jésuites en Russie et en Grèce.

104 REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

gagnent tous les jours du terrain, en Russie, depuis que l'Église catholique y est mieux connue. Qu'on se rappelle seulement les fêtes franco-russes et les démonstrations qu'elles ont ame- nées de la part du clergé russe lui-même; le rétablissement des relations diplomatiques avec le Saint-Siège; les ouvrages favorables à l'union écrits par des auteurs russes; l'heureuse impression produite sur les esprits par les Lettres Apostoli- ques de Léon XIII, et enfin la liberté qui vient d'être accordée aux évêques catholiques de Russie de se rendre à Rome.

Les fêtes jubilaires du Souverain Pontife célébrées en com- mun par les unis et par les non-unis, dans les principautés des Balkans, montrent assez, que aussi, les sympathies pour l'Église catholique et son illustre chef vont grandissant chaque jour, et préparent à l'union un terrain favorable. Il n'y a pas jusqu'aux Grecs qui, dans le royaume hellénique et même dans des lieux soumis encore à la juridiction du patriarche de Constantinople, ne se soient associés aux fêtes jubilaires de Léon XIII, et n'aient ainsi montré, par des actes significatifs, que les antipathies d'autrefois n'avaient plus leur raison d'être et devaient cesser leurs manifestations. Chose étonnante, les Grecs qui réfléchissent commencent à tourner leurs regards vers Rome comme vers le point d'où doit venir pour eux le salut. Qu'on en juge par ces lignes empruntés au journal rOrient : « Un changement considérable s'est produit dans ces dernières années dans les sentiments des Grecs à l'égard des Églises occidentales... Les hommes qui dirigent l'opinion pu- blique en Grèce et dans la population grecque de la Turquie, les journalistes, les savants, les professeurs, et en général tous ceux qui, sans préjugés religieux, soumettent leur conduite à l'idée nationale seule, commencent à réfléchir sérieusement sur le sort de la nation hellénique. » Et en présence des diffi- cultés qu'ils redoutent pour elle, « ils ont acquis la conviction qu'une entente avec le Pape serait d'une grande utilité pour leurs intérêts politiques et nationaux. Ils ont vu qu'ils pou- vaient trouver à Rome un soutien qu'ils cherchaient en vain partout (1) ».

Un fait qui s'est passé dernièrement en Grèce, et que la

(1) La Terre sainte, 1«' février 1895.

LES MISSIONS LATINES EN ORIENT. 105

presse catholique s'est empressée de relever, est venu con- firmer d'une façon éclatante les sentiments favorables qui se manifestent partout en faveur de l'Église catholique.

« Le lundi de Pâques, écrit-on de Scio, la population grec- que de la belle et légendaire île Egée a fait selon l'usage, avec une grande solennité, la procession annuelle de la Résurrec- tion. Ayant appris à la dernière heure que cette année le cor- tège religieux devait parcourir la rue sont situés l'évêché et la cathédrale catholique latine, l'excellent évêque de Scio, M^ Dionysio Nicolosi, ordonna qu'on sonnât les cloches de l'église, au passage du cortège. Ce qui fut fait.

« Le métropolite grec, qui, entouré de son clergé et revêtu des plus beaux ornements, présidait la cérémonie, fut touché de cet acte de courtoisie de la part de l'évêque catholique. Il fit former la procession devant la porte principale du temple latin, et se plaçant au milieu, il prononça devant la foule com- pacte et recueillie, une courte prière pour l'union des deux Églises, en rappelant les noms de Léon XIII, le chef auguste de l'Église catholique, et de l'évêque de Scio, M^'^ Nicolosi.

« Cette manifestation publique et réciproque de sympathie entre les Églises a été chaleureusement approuvée par la po- pulation entière, et elle a paru d'autant plus touchante et d'autant plus agréable qu'on s'y attendait moins. »

Quoi qu'en disent ou en écrivent encore certains esprits imbus de préjugés que l'évidence elle-même semble ne pou- voir ébranler, la sympathie réciproque commence à s'affirmer de toutes parts et à remplacer les animosités d'autrefois. Que si des rancunes particulières subsistent encore en certains lieux, elles tiennent presque toujours à des causes purement personnelles qui ne peuvent exercer qu'une influence restreinte sur les cœurs, inclinés, en général, à la concorde età la paix.

C'est ainsi que la Providence, qui dirige à son gré tous les événements humains, a fait s'évanouir peu à peu, presque à l'insu des hommes, le plus grand de tous les obstacles à l'union, et ébranlé du même coup tous les autres. Aux ouvriers aposto- liques de les faire disparaître entièrement.

CHAPITRE X

VOIE A SUIVRE POUR TIRER TOUT LE PARTI DE LA SITUATION FA- VORABLE ACTUELLE. MÉTHODES DIVERSES EMPLOYÉES DANS LE PASSÉ. OPINIONS ET TENDANCES DIFFÉRENTES AVANT LA CONS- TITUTION ORIENTALIUM. LES ÉGLISES UNIES ET LES MISSIONS LATINES. NÉCESSITÉ DE l'iNTERVENTION PONTIFICALE.

L'action de la Providence sur l'Orient chrétien paraît évidente, si Ton considère l'affluence considérable des missionnaires dans ces régions, les conditions incomparablement plus favo- rables qu'ils y rencontrent et le réveil des Églises unies qui aspirent à des destinées meilleures. Mais plus cette intervention divine est manifeste, plus il importe de mettre en œuvre les moyens les plus efficaces pour la seconder.

Or, en étudiant l'histoire des Missions latines en Orient, on ne tarde pas à se convaincre que les diverses manières de pro- céder préconisées de nos jours ont été mises en pratique dans le passé, ou du moins présentées comme devant amener la solution du problème, lorsque les circonstances les rendaient de fait irréalisables. Il est donc très utile de demander à l'his- toire les leçons qu'elle peut donner à cet égard, et qui peuvent singulièrement éclairer l'avenir.

Il ne peut pas évidemment y avoir divergence de sentiment sur le but final à atteindre : il s'agit aujourd'hui, comme il s'est agi depuis le moment funeste de la séparation, de rétablir l'union entre l'Église orientale et l'Église de Rome. C'est donc d'après ce but final qu'il importe, en premier lieu, de juger les méthodes employées dans le passé, aussi bien que les sen- timents et les tendances actuelles.

LES MISSIONS LATINES EN ORIENT. 107

Diverses méthodes, avons-nous dit, ont été employées dans le cours des siècles pour ramener TÉglise orientale à l'union avec l'Église de Rome. Tant que l'empire grec de Constanti- nople a subsisté, c'est par l'envoi légats aux empereurs et aux patriarches que les Souverains Pontifes ont travaillé au rétablissement de la concorde et de la paix. Jusqu'au concile de Florence, le rôle des missionnaires envoyés en Orient consistait le plus souvent à servir d'intermédiaires entre les Papes qui les accréditaient auprès d'eux et les princes ou les chefs reli- gieux de ces contrées, avec lesquels ils discutaient les condi- tions du retour, dont ils transmettaient à Rome les professions de foi, lorsqu'ils parvenaient à en obtenir, et auxquels ils remet- taient ensuite les réponses apostoliques. En un temps les princes chrétiens jouissaient en Orient de l'omnipotence sur l'Église aussi bien que sur l'État, cette manière de traiter la question de l'union était souvent la seule possible, et toujours la seule qui pût amener des résultats sérieux. Elle a réussi en certaines circonstances, on l'a vu plus haut, à opérer des rap- prochements transitoires mais qui jamais ne furent définitifs. Les populations elles-mêmes n'étaient pas directement atteintes par ces actes «de retour à l'unité, pas plus que par les revire- ments subits qui en rompaient de nouveau les liens : tout était livré au caprice des chefs que leur politique portait, tantôt à s'unir, tantôt à renoncer à l'union, selon que l'une ou l'autre de ces deux alternatives paraissait mieux servir leurs desseins. L'union comme le schisme n'étaient qu'affaires de surface, sans que la condition religieuse du pays se trouvât véritablement modifiée. Ce système de retour en masse n'aurait pu être réel- lement efficace qu'avec un pouvoir civil sincèrement désireux de l'union et un clergé fermement résolu à la faire prévaloir : l'un et l'autre manquaient à l'Orient, et l'Orient restait séparé de Rome.

Tandis que l'union se négociait de la sorte entre le Saint- Siège et les représentants du pouvoir en Orient, et ces négo-

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dations se sont poursuivies pendant plusieurs siècles, les mis- sionnaires inauguraient la méthode des retours individuels, surtout auprès des communions dissidentes distinctes de celles qui dépendaient encore de l'empire grec. Deux procédés pou- vaient être mis en œuvre : laisser ceux qui embrassaient l'union, à la voix des envoyés de Rome, dans leur rite propre et avec leurs usages particuliers, ou bien leur demander l'abandon de leur rite et le passage au rite latin. Les deux furent simulta- nément mis à l'essai par les missionnaires.

Le premier était surtout employé lorsqu'un patriarche ou des évêques revenaient à l'union; leurs lettres d'adhésion envoyées à Rome ou, leurs professions.de foi au concile de Florence l'attestent, ils ne souscrivaient le retour à l'unité romaine qu'en demandant la conservation des rites et des usages de leurs Églises : ce que les Papes leur accordaient toujours, dès que leurs professions de foi étaient orthodoxes. On a vu, dans les chapitres consacrés aux résultats obtenus par les missionnaires, combien furent nombreux les retours accomplis de cette ma- nière, en différents temps et en divers lieux. Malheureusement, on a pu s'en convaincre également par ce qui a été dit ensuite, des obstacles créés par la politique, des persécutions sans cesse renaissantes, des querelles rituelles, rendaient ces retours généralement éphémères ou les laissaient du moins confinés en des limites restreintes, lorsqu'ils étaient durables. La liberté religieuse et une instruction sérieuse donnée au clergé revenu à. l'union auraient pu seules asseoir sur des bases solides l'œuvre heureusement commencée, et ces deux choses, indis- pensables l'une et l'autre, manquaient à peu près toujours. L'union ne fut définitivement consolidée qu'au siècle dernier par le rétablissement d'une hiérarchie locale régulièrement organisée, pour chacune des Églises orientales unies. Cette hié- rarchie, c'est un fait digne de remarque, s'est maintenue partout depuis lors, malgré les persécutions, et s'est même développée, surtout au dix-neuvième siècle, lorsque des jours plus favorables ont lui pour l'Orient.

Le second procédé, qui consistait à faire adopter les usages et les rites latins aux Orientaux ramenés à l'unité, a été mis en pratique, lui aussi, et parallèlement au précédent, ainsi qu'on l'a vu plus haut, surtout lorsqu'on ne se trouvait qu'en

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présence de retours vraiment individuels, effectués par des personnes privées et non par des membres de la hiérarchie. Il serait faux de dire qu'il a été absolument stérile : l'histoire protesterait contre une telle assertion. Mais si on a réussi à ramener par ce moyen quelques âmes isolées, il n'en reste pas moins certain, les témoignages qui le prouvent sont aussi précis que nombreux, qu'on a soulevé par la grande masse des Orientaux contre Rome, et abouti finalement, presque partout, à ne fonder aucun établissement stable, en dehors des régions occupées, jusqu'au commencement de ce siècle, par telle ou telle puissance européenne ou plus directement soumises à l'in- fluence de l'Europe.

Une simple statistique montrera mieux que tout le reste combien peu d'Orientaux ont consenti, de fait, à embrasser le rite latin. Il y a, d'après le Père Werner, 158.510 catholiques de rite latin pour l'Egypte, la Perse, la Turquie d'Europe et d'Asie, la Grèce, y compris les îles de l'Archipel et les îles Ioniennes, Chypre, Candie et la Bulgarie. Ce nombre pourrait paraître relativement satisfaisant et présenter une assez belle somme de résultats acquis, au point de vue qui nous occupe, si tous ces catholiques étaient vraiment orientaux. Mais il n'en est rien. Outre un nombre assez considérable de catholiques ve- nus d'Europe et établis dans les principales villes du Levant (I), se trouvent précisément tous les groupes un peu importants de Latins, il faut encore en défalquer les Levantins propre- ment dits, c'est-à-dire lés descendants des croisés, des Vénitiens, des Génois, des Pisans, qui ont conservé des places mari- times dans ces régions jusqu'à une époque assez rapprochée de nous. Cette double soustraction opérée, il ne reste plus qu'un bien petit nombre de vrais Orientaux passés au rite latin ; encore ont-ils, en l'embrassant, contribuée détourner leurs congénères de l'Église romaine, par suite du préjugé que leur changement de rite entretenait et qui a été, nous l'avons démontré déjà, un des principaux obstacles à l'union.

Mais il y a plus. Dans notre siècle, alors que par suite de la liberté plus grande donnée au catholicisme en Orient, les Églises

(1) A Alexandrie, par exemple, sur 40.000 catholiques latins, il n y a que quel- ques centaines d'Orientaux; les autres sont : Italiens 22.000; Maltais, 7.000, etc.

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unies ont accompli des progrès vraiment considérables, partout elles étaient représentées et organisées, les missions du lit- toral méditerranéen et des îles, rien n'était fait en faveur du rite grec-catholique, sont demeurées stériles; plusieurs même ont vu diminuer progressivement le nombre de leurs fidèles, et les évêques qui en ont la charge ne font aucune difficulté d'avouer l'impossibilité ils se trouvent d'opérer quelque bien auprès des non-unis. Parmi toutes ces missions exclusivement latines, une seule a eu quelques succès auprès de pauvres po- pulations rurales, celle du patriarcat latin de Jérusalem, qui a réussi à fonder plusieurs paroisses néo-latines.

C'est surtout depuis la guerre de l'indépendance de la Grèce que les missions latines auprès des Grecs sont restées stériles, alors qu'au dix-septième et au dix-huitième siècles, les Pères Jésuites, qui respectaient le rite des populations, voyaient les indigènes des îles de l'Archipel et même de Constantinople ac- courir en foule à leurs instructions, leur demander les sacre- ments et faire profession de foi catholique, souvent avec l'assen- timent de leurs premiers pasteurs.

II

Ces enseignements de l'histoire, qui paraissent cependant si clairs et si précis, n'ont pas empêché des opinions diverses de se produire jusqu'à nos jours relativement aux méthodes à suivre pour obtenir le retour de l'Orient à l'unité catholique.

Beaucoup de personnes, même parmi celles qui sont plus éclairées, conservent la conviction intime et très sincère, que l'Orient ne sera foncièrement catholique s'il ne devient latin. Cette conviction repose à la fois sur des sentiments puisés dans l'éducation première et dont il n'est pas toujours facile de se défaire entièrement, et sur des considérations multiples aux- quelles on ne saurait a priori dénier toute valeur.

S'il est vrai de dire des populations orientales, ainsi que l'é- crivait naguère le R. P. Arsène, provincial des Capucins à Cons- tantinople, qu'«elles ne peuvent pas croire que la vérité parle une autre langue et puisse avoir un autre culte que les leurs »,

LES MISSIONS LATINES EN ORIENT. 111

il faut bien reconnaître que nombre d'Occidentaux leur ressem- blent beaucoup sur ce point. Habitués dès leur première enfance à ne voir que l'Église latine, dont tout leur inspire le respect et l'amour, ils en viennent aisément, même sans s'en rendre compte, à confondre le catholicisme avec le rite latin. Par la force des choses, catholique et latin sont pour eux synonymes, et tout ce qui n'est pas latin leur paraît plus ou moins éloigné de l'Église. L'éducation, surtout une éducation ecclésiastique sérieuse comme celle qui est reçue dans les séminaires d'Eu- rope, devrait, ce semble, modifier ces premières impressions. Il n'en est cependant rien pour un grand nombre, et il ne saurait guère en être autrement, alors que les manuels consacrés à l'enseignement des séminaires passent à peu près sous silence les Églises unies d'Orient, et parlent en bloc de l'Église orien- tale comme d'une Église malheureusement séparée de Rome, sans toucher le moins du monde à la question des rites orien- taux. Il est naturel que, dans ces conditions, on conserve, d'une manière générale et sans grande réflexion, une sorte de répul- sion pour tout ce qui tient à une Église qu'on croit tout en- tière éloignée du bercail de Jésus-Christ. De sorte que souvent on arrive en Orient avec des idées toutes formées peu favora- bles aux rites orientaux, et avec un désir secret de ramener les âmes aussi bien à la pureté du rite qu'à l'intégrité de la foi. De à considérer les Églises unies comme à peine catholiques, à n'avoir dans leur profession du catholicisme qu'une confiance limitée, il n'y a qu'un pas facile à franchir.

Ces idées préconçues pourraient, il est vrai, se modifier au contact des Églises unies et surtout en présence des décisions de Rome ; mais, pour peu qu'on s'occupe de l'histoire des Églises d'O- rient, on ne tarde pas à y voir combien ont été souvent éphé- mères les unions réalisées dans le passé. Les idées déjà gravées dans l'esprit aidant, on est porté à conclure que l'union ne sera pas plus stable à l'avenir, si elle se réalise dans les mêmes con- ditions, c'est-à-dire, si on laisse les Orientaux dans leur rite propre. Le désir d'assurer plus efficacement le salut des âmes intervient ainsi, comme un stimulant nouveau, qui, si on n'y prend garde, incline l'ouvrier apostolique à faire prévaloir le rite latin.

D'autant plus que les Églises unies lui apparaissent avec une

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organisation encoie rudiraentaire à certains égards; avec un clergé généralement insuffisant pour maintenir ce qui existe déjà et peu apte, semble-t-il au premier aspect, à entreprendre de ramener les non-unis, qui, assure-t-on généralement, sont hostiles aux Églises unies. Ses espérances se tournent donc en- core vers le rite latin, dont les cadres fortement établis et la fé- condité lui paraissent devoir s'attacher plus étroitement les âmes.

Enfin, il y a si peu de différence, extérieurement du moins, entre les Orientaux unis et les non unis de même rite, que la ligne de démarcation entre eux ne paraît pas à certains suffi- samment tranchée, pour placer hors de toute atteinte la persé- vérance des premiers. C'est ce qui fait dire quelquefois que le catholicisme des Orientaux unis ne tient qu'à un fil que le moin- dre incident peut rompre, ainsi que vient de l'écrire, pour un groupe de ces catholiques, le Bulletin de Saint-François et de la Terre Sainte.

Les faits historiques ne manquent pas d'ailleurs pour donner à ces appréhensions un fondement trop réel. Il a fallu quel- quefois bien peu de chose pour rompre, partiellement ou en to- talité, des unions qui paraissaient solides. On se souvient en- core des schismes qui ont désolé, il y a une quinzaine d'années, les Églises arménienne unie et chaldéenne, à propos d'une sim- ple question de discipline. Ces schismes ont vite disparu, à la vérité, mais il n'en ont pas moins laissé des impressions défa- vorables chez certains esprits et des craintes pour l'avenir. On n'a pas oublié non plus la malheureuse défection des uniates de Lithuanie, due sans doute à des causes d'un autre ordre, dans lesquelles la question rituelle n'était pas en jeu; mais pour des hommes déjà prévenus contre les rites orientaux, il est assez naturel d'imputer au rite ce retour à la séparation, et de penser que les choses se seraient passées autrement si les uniates avaient été latins. En remontant un peu plus avant dans l'histoire, on trouve un autre exemple de défection peut-être plus frappant encore. Le Père Henry le relate ainsi dans ses lettres sur les missions de l'Archipel : « Nous lisons dans l'histoire du Con- cile de Trente publiée par le cardinal Pallavicini, que, du temps de Pie IV, les orateurs de la République de 'V^enise représentè-